Moshé, entre deux identités
Pourquoi la Torah tait le nom de Moshé enfant, et comment sa double identité prépare la libération d'Israël.
Rav Eytan Fiszon
Ensuite : Aharon, le frère qui descend avec le peuple, 10 min
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On revient dans notre étude des personnages qui ont façonné l'identité d'Israël. Après être passé par nos patriarches et nos matriarches, les fondateurs de l'identité juive, il est temps de s'occuper du Goel, du libérateur par excellence, Moshé Rabbeinu. Qu'est-ce qu'on pourrait dire de Moshé Rabbeinu ? La première chose, c'est qu'il apparaît dans le livre de Chemot. Le livre de Chemot, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Chemot, les noms. Intéressant.
Intéressant d'autant plus que, lorsqu'on parle de Moshé, tout d'un coup, les noms disparaissent. Au début du livre de Chemot, on a pris le temps de faire la liste de tous les personnages qui forment l'identité juive, et on arrive à Moshé, et là, tout d'un coup: Vayélekh ich mibéit Lévi, vayikah èt bat Lévi. Mais qui sont ces gens-là ? Oui, je sais qu'il s'agit d'Amram et de Yocheved, d'après la tradition juive, mais la Torah ne me le dit pas. Ensuite, la Torah me dit qu'ils vont avoir un fils.
Et ce fils-là, comme je l'ai dit, n'a pas de nom. Ils ont un fils. Vayar otó ki tov. Sa maman a vu à la naissance qu'il était bon. Chazal nous diront même qu'une lumière aveuglante a empli la maison. Très bien. Mais si elle a vu qu'il était tov, j'attends qu'on me dise: Vatikra et chemot Tuvia. Eh oui, car dans tout le livre de Béréchit, lorsqu'on nous raconte les péripéties de la naissance d'un enfant, c'est pour nous expliquer quel va être le nom du fils. Par exemple, Léa dira: Ki ra'a Hachem béonyi, vatikra et chemo Réouven. Il a vu ma souffrance, et donc elle va l'appeler Réouven.
Là, on nous parle des péripéties de Yocheved, mais on ne donne pas le nom de Moshé. Il va falloir attendre qu'il grandisse, qu'il soit finalement adopté par la fille de Pharaon. Je ne sais même pas qui c'est. Dans la Torah, il est simplement marqué: Bat Paro. Il n'y a pas de nom. Et finalement, lorsque notre petit bébé, qui avait très certainement un nom, vous imaginez bien, a été chez Amram et Yocheved pendant deux ans, jusqu'à ce qu'il soit sevré... Pendant deux ans, ils l'ont appelé « le bébé » ? Non, il avait certainement un nom. Mais la Torah ne nous le dit pas. Le Midrash, oui, mais la Torah, non. Pourquoi ?
Lorsque finalement il revient de chez Yocheved et qu'il revient chez la fille de Pharaon, la Torah nous dit qu'elle va lui donner un nom. Vayehi lah leben, il sera pour elle un fils. Vatikra et chemo Moshé. Elle l'a appelé Moshé. Mais qui l'a appelé Moshé ? La fille de Pharaon. En d'autres termes, Moshé est un nom égyptien. D'ailleurs, vous savez qu'en égyptien, Moshé veut dire « fils ». Oui, cela correspond au verset: il a été pour elle un fils, et elle l'a appelé « mon fils ».
À ce moment-là, Yocheved, qui était derrière, a regardé, a vu la scène, et a dit vatomer. Selon Abravanel, vatomer signifie que quelqu'un d'autre a parlé. Et c'est Yocheved qui a dit: Ki min hamayim meshitihu, car je l'ai tiré des eaux. Mais qui parle ? C'est Yocheved. Yocheved, qui parle hébreu, donne une explication hébraïque au nom égyptien de Moshé. Mais qu'est-ce qui se passe ? Notre libérateur aurait-il une double identité ? Serait-il à la fois égyptien et juif ? Et ça continue !
Lorsqu'il grandit et qu'il devient le prince d'Égypte, on nous dit: Vayetsé el ehav, il est sorti voir ses frères. Tout de suite, on pense: il est allé voir les juifs ! Oui, c'est l'avis du Ramban. Mais Rabbi Avraham ibn Ezra dira que non: pour lui, ses frères, ce sont les Égyptiens. Qui est-il ? Il est juif. Oui, il est égyptien. Pourquoi cette dualité ? Pour une raison très simple. Le Maharal nous explique que quelqu'un qui est en prison ne peut pas s'auto-libérer. Il reprend une phrase du Talmud qui dit: un prisonnier ne peut pas s'auto-délivrer. Pour que Moshé puisse faire sortir le peuple juif de l'exil, il faut que lui-même soit extérieur à l'esclavage, extérieur à l'exil.
Et vous imaginez bien qu'il s'agit de prendre quelqu'un et d'en faire un Rosh Memchala, un chef, un dirigeant politique, un manhig, un dirigeant, un goel, un libérateur. Ça ne s'apprend pas au Beit Hamikdash. Ça s'apprend à Sciences Po de Paro. Moshé est donc, quelque part, égyptien, parce qu'il est celui qui va être capable de sortir le peuple juif de l'esclavage et de le faire revenir au premier plan de l'identité nationale qui est la sienne. D'un autre côté, il est le fils d'Amram, chef de la tribu de Lévi, qui était le dirigeant du peuple juif en Égypte. Moshé a donc une double identité. Il est empreint d'identité juive au plus profond de lui, mais il est aussi le fils capable de maîtriser la culture mondiale dans laquelle il va devoir entrer avec son peuple. C'est ça, le grand départ de Moshé Rabbeinu.
Moshé Rabbeinu, quarante ans de sa vie, il sera prince d'Égypte. Ensuite, pendant quarante ans, alors qu'il va devoir prendre une décision: qui sont mes frères ? La Torah nous raconte qu'il a vu un Égyptien frapper un Hébreu. Mais la Torah dit ish Mitzri, ish Ivri. Le mot ish, ici, a une importance: il a vu l'Égyptien frapper un homme d'Israël. À ce moment-là, Moshé décide de prendre parti. Et pour la première fois de sa vie, à quarante ans, il prend parti. Il décide de sauver celui qui est frappé. Il prend donc le parti des juifs, il abandonne son identité égyptienne: ça y est, je vais aller avec le peuple juif.
Et le lendemain, quand il se rend compte qu'au sein même du peuple juif il y a des délateurs, des collaborateurs, des rechaïm, alors il décide de partir. Il dit même noda davar, la chose méconnue, nous dit le Gaon de Vilna. Qu'est-ce que la chose méconnue ? Je me suis toujours posé la question: pourquoi les juifs sont-ils persécutés ? Bon, maintenant je sais. Parce qu'ils méritent d'être persécutés. Alors ne vous en faites pas. Le Rav Kook expliquera que Dieu va le reprendre à l'ordre et lui dire: « Non, non, non, tu n'as pas compris. Ce n'est pas qu'ils sont mauvais. Les Égyptiens les ont rendus mauvais. Sors-les d'Égypte, tu verras qu'ils sont blessés d'ergamour. »
Mais Moshé, pendant un temps, n'est plus égyptien. Il n'est plus hébreu non plus. Il décide de s'enfuir. Et où s'enfuit-il ? À Midian. Pourquoi va-t-il à Midian ? Qu'est-ce qu'il va chercher là-bas ? Vous saviez que Midian était un des fils d'Abraham, dans la Torah, dans la paracha de Hayé Sarah. Il décide d'aller continuer la Torah d'Abraham, Torah tehesed, et de fonder un nouveau peuple. D'où je sais cela ? La Torah nous dit qu'il s'arrête près du puits, el ha-béer. Rachi dit qu'il a appris cela de Yaakov Avinou, parce que c'est là-bas qu'il rencontre sa femme, comme Yaakov a rencontré Rachel au puits.
Cours de Machon Meir
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