De Canaan à Israël, de la culpabilité à la responsabilité
Une lecture psychanalytique de la traversée biblique, de la promesse à l'habitation, appliquée à l'expérience israélienne.
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J'ai intitulé mon papier « Au cœur d'un espace pour l'autre et d'un temps pour l'autre. De Canaan à Israël. Perspective psychanalytique locale. » Alors, prologue. J'aimerais pour commencer partager une réflexion qui ne manque pas d'être suscitée particulièrement tout au long de ces deux dernières et douloureuses années. C'est certains d'entre nous, psy-israéliens et juifs, résidant tant en Israël qu'en dehors d'Israël.
Cette terre d'Israël, terre promise selon les textes, mais terre, lieu de guerres réitérées et de conflits brûlants, tant à l'intérieur qu'en rapport avec l'extérieur, dans quelles conditions serait-elle permise ? C'est en écho avec cette réflexion que je me suis posé la question de la symbolique de Canaan en articulation avec celle d'Israël.
Compte tenu de ce que cette problématique vient poser chez Lévinas, Israël, terre promise, terre permise, n'en finit pas de provoquer chez tout un chacun, que nous en soyons conscients ou moins conscients. De fait, au-delà de son sens historico-biblique, pourrait-elle dire quelque chose de l'expérience psychique de notre peuple et pas moins de l'expérience analytique ou psychothérapeutique de tout analyste et de tout patient, en particulier dans ce pays, de Canaan à Israël.
Ce pourrait être le récit d'une traversée, traversée à partir de la promesse voilée à l'habitation possible. Cette traversée, on pourrait la comprendre comme métaphore du passage de la culpabilité à la responsabilité. Culpabilité, quant à avoir à se battre avec les Cananéens résidant sur cette terre depuis de longues années, terre abandonnée par nos pères suite à la famine qui y sévissait alors, puis responsabilité quant au suffisamment bien-être de leurs descendants nés sur cette terre et du coup nécessairement attachés fortement à elle.
Culpabilité, le plus souvent inconsciente, mais à la source du malaise rencontré encore et encore chez nos patients israéliens. Culpabilité inconsciente chez certains, plus conscientes chez d'autres. Je pense en particulier, d'une part, aux familles proches ou plus éloignées des otages et aux masses de manifestants les ayant soutenues. Et je pense d'autre part aux soldats souffrant de blessures morales pour avoir eu à tuer, pour se défendre, soit pour être restés vivants, apparemment sains et saufs, alors que leurs camarades ont été tués ou blessés grièvement.
Sans parler des parents ayant accepté d'envoyer leurs enfants combattre, les ayant même encouragés à se faire. Ce dilemme infiniment présent, conscient ou préconscient, existe chez tous parents israéliens, et ce, dès la naissance d'un garçon, et même au niveau de l'échographie. Il y a des travaux qui ont été faits là-dessus. Nous devons prendre en considération le contexte sociopolitique dans lequel nous vivons et travaillons ici.
Moi, je parle à partir d'une personne qui est ici en Israël depuis 1969. C'est le moment où mon mari et moi avons fait notre alya ici. Et le fait est que nous avons affaire, depuis trois ans, à une fracture douloureuse de la société israélienne. Fracture qui existe aussi, je suis sûre, dans la communauté juive hors Israël. Alors, cette fracture-là, je la questionne. N'est-ce pas aussi l'effet d'une culpabilité persécutrice et largement inconsciente aux origines multiples, tant personnelles que transgénérationnelles ?
À savoir que ce sentiment de culpabilité est souvent en place d'un sentiment d'impuissance, impossible à métaboliser. Fergan Diber a parlé maintenant de précarité. Et précarité, c'est aussi impuissance. Comment se débrouiller avec ça ? Ça suscite anxiété, dépression, rage. Et par conséquent, ça peut tout à fait être à l'origine de ce clivage, chacun voulant croire qu'il ou elle détient la vérité.
Il s'agit là d'une défense primitive, peu efficace, profondément déprimante ou se manifestant par une grande irritabilité, qui ne permet pas de prendre une position authentique de responsabilité. Toute culpabilité non élaborée enferme et clive à la fois, alors que la responsabilité assumée ouvre et permet d'accueillir l'autre.
Ainsi, depuis le 7 octobre 2023 et ce massacre épouvantable, le terme trauma en Israël est sur toutes les langues, et un soutien psychothérapeutique est pratiquement accessible à tout un chacun qui le désire. De nouveaux centres de soutien psychothérapeutique gratuits ont été créés dans le sud comme dans le nord du pays. Le stigma relié à une telle prise en charge, pendant longtemps ici, semble avoir décidément disparu.
Avec nos nombreux patients et supervisés de tous bords, politiques ou religieux, juifs et non-juifs, jeunes et moins jeunes, tsabarim et nouveaux ou anciens immigrants, il s'agit en fait de relier encore et encore les incidences traumatiques de la situation actuelle, telles qu'elles se manifestent chez chacun, chacune, en couple, en famille, au travail, à celles anciennes ou premières, collectives et singulières. Incidences traumatiques qu'on croyait cicatrisées: influences transgénérationnelles de la Shoah chez les Israéliens d'origine européenne, et chez les Israéliens d'origine orientale, influence transgénérationnelle des fuites et des poursuites, des déceptions violentes quant au désir de vivre ensemble et en bon terme, communauté juive, chrétienne ou musulmane.
Alors que s'ouvrent tout autant les cicatrices laissées par les guerres, qui n'ont pas cessé depuis la création de l'État et même avant. Je parle ici des effets d'après-coup évoqués encore et encore par la situation actuelle.
Alors, ma proposition, compte tenu de l'heure avancée de ce panel, en cette presque fin de journée, je me bornerai à réfléchir avec vous à la possible symbolique de Canaan et d'Israël au-delà de son sens historico-biblique. Elle pourrait en effet dire quelque chose de l'expérience psychique de notre peuple et pas moins de l'expérience psychothérapeutique ou analytique de tout analyste et de tout patient, en particulier dans ce pays.
Je pense à la différence nécessairement rencontrée quant aux patients pris en charge hors Israël, souffrant éventuellement, dans les termes de Micha, de palestinisme, et sollicité non par la culpabilité inconsciente, mais souvent par la honte, tout aussi inconsciente, qui, comme la culpabilité, peut être réprimée, clivée ou négationnisée.
Je pense important de rappeler la notion de makom, terme contenu dans l'intitulé de ce colloque, tel que nous l'avons proposé, Michel Granek et moi-même, dans la monographie publiée dans la Revue française de psychanalyse en décembre 21 et intitulée « Espaces psychiques, lieux analytiques, MACOM ». Le terme makom, en tant que makom psychothérapeutique, désigne pour nous un espace-temps éthique de responsabilité asymétrique et affectée pour l'autre, intrinsèque à la situation psychothérapeutique. Je vous rappelle le titre de mon intervention: « Au cœur d'un espace pour l'autre et d'un temps pour l'autre ». Autrement dit, au cœur de la situation psychothérapeutique.
Inspirés par Blanchot, Lévinas et Opneau, nous avions suggéré qu'avec la sortie d'Égypte, après l'ordre d'aller conquérir Canaan afin d'en faire la terre d'Israël, suivi du retour pessimiste des explorateurs, les quarante ans passés alors dans le désert pouvaient être entendus comme une métaphore du trajet psychique qui permet de se dégager des années d'humiliation et d'esclavage, de se dégager de la culpabilité pour avoir voulu y retourner, afin de retrouver une position de responsabilité.
La situation analytique devient alors le lieu où se déploie et s'accomplit cette traversée. Le makom analytique est ainsi possibilité offerte de sortie, sortie de soi vers soi, exode donc. En tant que désert, il est énigmatique, donc séducteur, et potentiellement facteur de réouverture des anciennes blessures. Mais il est en même temps facteur de contenance et de maintenance. En d'autres termes, …
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