Penser la Bible au présent : l'école de Paris
Comment Shmuel Trigano et la génération d'après-guerre lisent la Bible à l'aune de la renaissance d'Israël.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Une nouvelle histoire du sionisme, de 1860 à 1950, 1 h 58
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Bonsoir, merci d'être venus à cette invitation lancée à la fois par Pointe Pégano et le Centre Begin, le département francophone. Cette soirée, on peut remercier Yoël Haddad, qui organise bien les choses chaque fois. Et nous sommes ici pour parler du livre de Shmuel Trigano qui vient de paraître, Penser la Bible au présent.
C'est un livre qui récapitule, pour ceux qui l'ont déjà retrouvé ou qui s'y plongent sans connaître le contenu, des textes nombreux, pour la plupart inédits, de différentes périodes – on va en parler tout à l'heure – qui illustrent et qui s'inscrivent dans le sillage de tout le parcours de l'auteur, Shmuel Trigano.
Pour nous situer au centre de notre rencontre, et je cite ce qu'a écrit Shmuel à l'orée de cette rencontre: il s'inscrit dans le sillage et le parcours de la génération d'après-guerre, de 1945-1948, qui est, je cite, « née dans un monde où l'État d'Israël venait de se reconstituer, où la langue hébraïque redevenait vivante, en un temps où ce qui, dans l'exil, était sous le signe de l'impératif et du devoir-être, devenait le champ de l'être, voire de l'existence et de la narration retrouvée. » Fin de citation.
Ce changement radical de la condition juive après 1948 s'est exprimé surtout et particulièrement dans le rapport à la Bible, et il y a eu donc une mutation dans l'approche de la Bible. Cette mutation rendait possible le développement d'une nouvelle lecture. Dans l'invitation à cette réunion – on va en parler aussi tout à l'heure – Shmuel Trigano a cité ce qu'il appelle les rituels de la leçon biblique: par exemple, André Neher au colloque des intellectuels juifs de langue française, les fameuses leçons talmudiques d'Emmanuel Levinas, et évidemment les commentaires bibliques du Rav Léon Ashkenazi.
En fait, à cette époque, le début des années 60 et les années 80 en France, la question qui se posait dans cette approche, c'était, finalement, de trouver un sens aux événements que nous étions en train de vivre. Les événements – comme disaient les nazis et Manitou – majeurs, massifs, comme la renaissance de l'État d'Israël. Parce que cette période a tout de suite, comment dirais-je, relancé et renouvelé les recherches, les questionnements et les investigations du texte biblique et de l'univers biblique.
Et vous le disiez – je vous cite à nouveau – quel était ce questionnement ? C'était: quelle est la nature du présent, le présent de la présence, c'est-à-dire du dévoilement ? Ces événements ont dévoilé une proximité de la conduite divine, d'une certaine manière. Le présent d'Israël vivant dans notre temps, c'était ça, la question.
Alors, parmi les questions posées – dans cette soirée, on ne va pas en parler spécifiquement, parce que ça s'inscrit dans le sillage de toute cette époque – il y a un phénomène particulièrement important qui s'est développé en France au début des années 60 et jusqu'aux années 80. Certains disent que cela a marqué un coup d'arrêt avec l'équipe des « quatre mousquetaires », entre guillemets, de l'école de pensée juive de Paris: André Neher, Léon Ashkenazi, Amado Lévy-Valensi et le professeur Bénoliel, le cinquième mousquetaire étant peut-être aussi Théo Dreyfus, que vous connaissez.
Ce qui est nouveau et marquant dans cette école de pensée juive de Paris, de France, c'est qu'au fil de ces colloques, de ces rencontres et des textes publiés, il est apparu – c'était le grand frisson, la grande nouveauté – une chose qui résonne encore de nos jours: il n'y avait pas de contradiction, ou plus de contradiction, entre le judaïsme et la modernité. Et c'est alors que cette approche de l'étude de la Bible hébraïque est devenue un lieu où l'on pouvait explorer les grands chapitres et les grandes problématiques du monde contemporain, et pas simplement s'enfermer dans des études savantes.
Alors, une fois qu'on a dit ça, évidemment, il sera difficile d'évoquer tous les sujets abordés dans le livre en question, Penser la Bible au présent. Mais ce livre rassemble, entre autres, toutes sortes d'écrits, d'interventions, pas toujours connues – peut-être sauf de ceux qui ont assisté à ces colloques, et encore – qui ont été organisées, notamment dans le cadre des dialogues bibliques, dans le cadre du Collège d'études juives de l'Alliance israélite universelle, pendant une époque assez longue, je crois dans les années 80 et au début des années 2000.
Et puis ensuite, pour aller plus vite: quand Shmuel a fondé son organisme en Israël, il a tout de suite créé une structure qui s'appelle Dialogia, qui a fait des colloques et qui a continué, en quelque sorte, dans le sillage des colloques des intellectuels juifs de langue française, mais cette fois-ci c'étaient des colloques des francophones israéliens, qui se tenaient d'ailleurs à la fois en hébreu et en français.
Une fois qu'on a dit tout cela, pour nous mettre un peu dans le bain, il me reste à présenter en quelques lignes quelqu'un qui est, disons, imprésentable. Pourquoi ? Parce que d'abord, j'ai eu le privilège personnel de connaître et de rencontrer Shmuel Trigano juste avant notre Aliyah, il y a plus de 40 ans. Et c'était le moment où j'ai découvert son premier grand livre, qui était paru à la fin des années 70, en 77: Le Récit de la disparition. C'était un livre clé qui, d'ailleurs, a beaucoup compté pour moi et pour une partie de la génération.
Pour dire les choses simplement: professeur émérite des universités, dans les spécialités de la philosophie et de la sociologie. Il est le prix Bernheim de la Fondation du judaïsme français. Il est aussi fondateur de l'Université populaire du judaïsme, et donc de cette association israélienne Dialogia, qui a d'ailleurs fait ensuite un site internet très intéressant, qui a décrypté des sujets de fond concernant la société israélienne. Il est aussi fondateur de la revue Pardès.
Et puis, lorsqu'il m'est arrivé de l'inviter ces dernières années au studio Kalishé pour dialoguer avec lui sur tel ou tel sujet ou événement majeur, comme après le 7 octobre, j'ai toujours rappelé – et je vais quand même le faire ce soir – qu'il est l'auteur de plus d'une trentaine de livres en un peu plus de 40 ans, sans parler des livres collectifs auxquels il a participé. Sa production est donc assez étonnante, sortant de l'ordinaire.
Il a écrit ces dernières années, je cite trois ou quatre ouvrages: L'Hébreu, une philosophie vers une nouvelle pensée juive, en 2014; Le Nouvel État juif, en 2016; L'Odyssée de l'être, métaphysique hébraïque, en 2020; Le Deuxième Dieu, l'esthétique du monothéisme, en 2022; et puis les deux derniers livres: Le Chemin de Jérusalem, qui est ici présenté, en 2024, et, comment dirais-je, le livre d'aujourd'hui.
Je voudrais citer aussi un livre très remarqué qui, en plus, a été traduit en hébreu, comme deux ou trois autres, je crois. C'est l'essai sur le postmodernisme, que je vous conseille vraiment de lire: il est extrêmement pertinent, et il a été traduit en hébreu. J'ai d'ailleurs acheté des exemplaires pour mes enfants, pour qu'ils puissent goûter à ces pensées inédites …
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