Le mythe du génocide de Gaza face à l'antisionisme
Pierre Lurçat décrypte les racines islamiques, occidentales et juives de l'accusation de génocide contre Israël après le 7 octobre.
Ensuite : Michaël Prazan : les Frères musulmans face à l'Iran, 1 h 04
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Ce matin, Céline Pina a dit que le 7 octobre n'est pas fini. Comment peut-on parler d'un événement qui n'est pas encore achevé ? Je crois qu'il y a deux écueils. Le premier consiste à ne pas voir ce qui est inédit, à se contenter de radoter, comme Finkielkraut lui-même le disait dans un livre: « Je radote, je radote, la paix contre le territoire, la solution à deux États ». Le deuxième écueil est inverse: ne voir que la nouveauté et oublier que l'événement s'inscrit dans l'histoire longue. En l'occurrence, l'antisionisme, et le mythe du génocide lui-même, s'inscrivent dans l'histoire longue de ce qu'on a appelé la haine la plus longue.
Le 7 octobre, cet événement inouï qui nous a tous frappés d'horreur, n'a rien inventé du point de vue de la haine des Juifs, ni de celui de la barbarie arabo-musulmane. Mon ami Bat Ye'or, qui a écrit des centaines de pages sur l'histoire du djihad et de la dhimmitude, me disait récemment que les djihadistes du 7 octobre sont les héritiers de toute la litanie des pogroms qui parsème l'histoire de l'islam. Mais la nouveauté pour Israël, c'est que cet événement inouï nous a ramenés précisément à un passé que nous avions cru dépasser à jamais, le passé de l'exil.
Je voudrais donc, dans le temps qui m'a été imparti, parler du mythe du génocide de Gaza, du point de vue de ses victimes juives, du point de vue de ceux qui ont commis le crime du 7 octobre, et du point de vue occidental.
Pour nos Juifs, le 7 octobre est, comme l'a dit le Rav Uri Cherki, un événement biblique en pleine modernité, on pourrait dire même en pleine post-modernité, qui nous ramène à la réalité du Midrash: Avram d'un côté, le monde entier de l'autre. C'est un peu ce que nous vivons tous depuis le 7 octobre: ce sentiment que nous sommes d'un côté et le monde entier de l'autre. Même si ce n'est pas exactement vrai, c'est en tout cas notre ressenti. On a vu évidemment des non-Juifs à nos côtés, il y en a beaucoup, mais leur voix ne porte peut-être pas autant, dans les médias en tout cas, que celle de nos ennemis.
C'est très difficile à supporter pour nous, Juifs, d'être à la fois victimes du plus grand pogrom depuis la Shoah et accusés de génocide. C'est peut-être l'immense paradoxe de l'après 7 octobre, de l'après cette journée de Shoah, qui nous a ramenés à la condition de Juifs pourchassés, en danger d'extermination, et qui nous expose en même temps à cette accusation délirante de vouloir exterminer nos bourreaux. Tout se passe comme si le monde entier accusait Israël de vouloir anéantir Amalek, en se rangeant délibérément du côté d'Amalek. Le nom d'Amalek va revenir plusieurs fois dans cet exposé.
Face à cette difficulté terrible, dont on a parlé ce matin dans cette salle, certains clercs juifs ont la tentation de l'auto-accusation, de l'auto-flagellation. Personnellement, j'ai consacré de nombreux articles à polémiquer, en tout cas à analyser l'attitude de ces intellectuels et écrivains, notamment trois d'entre eux: Delphine Horvilleur, Alain Finkielkraut, David Grossman en Israël. Ce matin même, j'entendais David Grossman sur la BBC, interrogé sur le mot de génocide qu'il a employé il y a deux mois dans une interview à La Repubblica. Il n'a fait aucun mea culpa, aucun retour en arrière, sinon pour dire que la situation avait changé. De manière très tranquille, il remettait peut-être en cause cette accusation, mais sans le dire.
La tentation est grande, comme certains l'ont dit ce matin, d'abonder dans le sens de nos ennemis, peut-être pour apaiser la tension dans laquelle nous vivons depuis le 7 octobre. Je voudrais esquisser une explication un peu différente des explications psychologiques qui ont été données, celle de ce que j'appellerais la conscience déchirée. Je citerai un épisode d'un livre d'entretiens d'Emmanuel Levinas, où il raconte ce qui le sépare et ce qui le rapproche de Martin Buber, l'épigone du pacifisme juif.
Un jour, un vieux Juif vient voir Martin Buber et l'interroge sur un fameux passage du livre de Chmouel, où le prophète ordonne au roi Chaoul d'effacer la mémoire d'Amalek. Ces propos sont très actuels pour nous aujourd'hui. Je cite le livre de Chmouel: « Le Seigneur t'a chargé d'une expédition et t'a dit: va détruire ce peuple coupable, c'est Amalek. Fais-lui une guerre d'extermination. » C'est la traduction du Grand Rabbinat de France. Aujourd'hui, sans doute, il traduirait autrement. Mais le texte biblique n'est pas équivoque. Ces mots, « fais une guerre d'extermination à Amalek », peuvent faire rougir les champions de la gauche juive aujourd'hui. Mais leur sens, à mes yeux, n'a jamais été aussi évident que depuis le 7 octobre.
J'en reviens à ce texte d'Emmanuel Levinas, très actuel, qui date déjà d'une trentaine ou d'une quarantaine d'années, et qui commente ainsi l'anecdote de Martin Buber. Lorsque le vieux Juif interroge Martin Buber sur la cruauté du prophète Chmouel, Buber lui répond que le prophète n'a pas compris ce que Dieu lui commandait. Levinas commente: peut-être qu'aux yeux de Martin Buber, sa conscience le renseignait mieux que les livres saints sur la volonté de Dieu. Et la conclusion de Levinas est qu'on ne peut écouter la conscience sans une attention extrême portée au Livre des livres: Buber, là, n'a pas pensé à Auschwitz.
Ce qui est formidable dans ces paroles de Levinas, c'est qu'il a parfaitement compris le dilemme du Juif moderne, pour qui la Bible n'est plus un livre de prescription, plus un livre qui nous donne des injonctions, mais simplement un livre qu'on lit comme de la littérature. De ce point de vue, l'attitude de Martin Buber préfigure celle de nos intellectuels juifs d'aujourd'hui, qui nient le sens évident de la Bible pour ne pas avoir à rougir devant l'opinion publique occidentale.
Pour conclure cette première partie: après le 7 octobre, nous ne pouvons plus négliger ce que nous dit le Livre des livres, et nous devons revenir à son sens évident, comme l'a fait Emmanuel Levinas en commentant Martin Buber.
Du point de vue de l'islam, il n'y a, comme toujours, rien de nouveau sous le soleil. L'islam est une vision du monde qui nie toute historicité. Le 7 octobre est simplement un pogrom qui a réussi, dans la meilleure tradition de l'islam. Comme l'avait dit Gilles Kepel dès le lendemain du 7 octobre, c'est une razzia. Ce qui est fascinant pour l'observateur non musulman, c'est la propension des musulmans à se poser à la fois en héros et en victimes, à la fois comme les vainqueurs, puisque l'islam ne peut être que vainqueur, et comme les victimes. À mon sens, c'est l'explication la plus immédiate du mythe du génocide de Gaza.
Le Hamas s'est lancé le 7 octobre dans une guerre génocidaire contre Israël. Une fois qu'Israël, après un temps de sidération, a réagi pour se défendre, le Hamas a crié au génocide, dès le mois d'octobre 2023. Ces accusations ont été reprises dans les médias du monde entier. Pour comprendre cette attitude paradoxale et ambivalente des musulmans, je citerai deux phrases du Coran. Pour …
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