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Florence Bergeaud-Blackler et l'enquête sur le frérisme

Comment les Frères musulmans s'implantent en Europe, par l'endoctrinement, les réseaux et l'entrisme.

33 min

Ensuite : Antihébraïsme, islam et Occident face à Israël, 33 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

— Voilà, je crois que ce n'est pas seulement du courage qu'il y a chez Florence Bergeaud-Blackler, c'est aussi que ce courage se fait d'une manière extrêmement naturelle, et que ça lui paraît normal d'être venue aujourd'hui.

Antoine: Florence Bergeaud-Blackler, bonsoir, merci vraiment encore du fond du cœur d'être là. Vous êtes arrivée hier, vous repartez demain, donc vous êtes là pour ce soir. Ce matin, on a fait un petit tour de la vieille ville avec des amis. On a visité notamment, évidemment, le Kotel. Je voudrais vous demander, vous êtes là depuis quelques heures seulement, donc un peu plus de 24 heures, en tant qu'anthropologue et aussi en tant que personne, qu'est-ce qui vous a frappée d'abord quand vous êtes arrivée, et pendant ces quelques heures que vous avez vécues ici pour l'instant ?

Florence Bergeaud-Blackler: D'abord, merci Antoine, merci à Daniel, merci à l'organisation pour un tel événement. Je suis évidemment très touchée de cet accueil. J'ai été bien sûr sous le coup du charme de cette ville, Jérusalem, que vous nous avez fait le plaisir de visiter ce matin. C'est un lieu de mémoire, Jérusalem. C'est un lieu où on comprend qu'Israël est le gardien de cette mémoire, et de cette mémoire qui est celle des Juifs, celle des musulmans, celle des chrétiens. C'est palpable, cette émotion aussi, cette spiritualité des lieux très chargés, on le ressent. D'où l'importance, bien sûr, de protéger un tel lieu. Israël le fait à prix fort. Quand on voit comment ce pays aujourd'hui est menacé dans son existence, c'est touchant, il faut le faire savoir.

Maintenant, je ferai partie des témoins, des gens qui sont venus, qui ont vu et qui pourront en parler. Parce que c'est ça aussi le problème que nous avons en Europe: on parle beaucoup du conflit israélo-palestinien, israélo-arabe, etc., et on ne se rend pas compte de ce qu'il y a dans ce pays. J'avais visité la Syrie il y a une trentaine d'années, à l'époque, je voulais apprendre l'arabe. Et donc on retrouve les mêmes paysages. Il y a quelque chose qui est commun, mais une organisation complètement différente. C'est vrai que c'est cet Occident qui pointe comme ça dans l'Orient, mais avec ces couleurs, cette spiritualité particulière.

Antoine: En tout cas, vous avez été très sensible aux lieux, aux odeurs aussi de Jérusalem. Il y a eu une odeur…

Florence Bergeaud-Blackler: …de Jérusalem, absolument.

Antoine: Florence Bergeaud-Blackler, avant de revenir quand même au sujet qui nous occupe, et que vous nous donniez rapidement les résultats de votre travail: comment en êtes-vous arrivée à vous occuper de cette question des Frères musulmans, de leur stratégie en France, en Europe, jusqu'à conduire cette enquête, et que vous rendez compte dans le livre ? Comment en êtes-vous arrivée là, finalement, en tant qu'anthropologue française ? Qu'est-ce qui vous y a conduite ?

Florence Bergeaud-Blackler: C'est un long chemin, c'est 30 ans, 30 ans de travail, 30 ans d'errance parfois, pour essayer de comprendre un sujet très complexe qui avait déjà été traité largement, mais essentiellement, d'ailleurs, dans les pays musulmans. On parle des Frères musulmans, mais surtout dans les pays musulmans. On en parlait très peu, que ce soit aux États-Unis ou en Europe.

C'est un peu le hasard qui m'a conduite, il y a 30 ans, alors que j'étais informaticienne, à changer complètement de chemin et à m'intéresser à l'anthropologie, et puis à choisir un sujet un petit peu au hasard aussi. C'était trois ans après l'affaire des foulards de Creil, en 1989. Qu'est-ce que ces femmes avaient à dire ? Comment s'était installé, institutionnalisé, l'islam dans un espace urbain ? J'habitais à Bordeaux à l'époque. C'étaient des questions que je me posais, et qui m'ont conduite à arriver dans la mosquée El Houda de Bordeaux, qui était en fait une mosquée frériste.

Alors, on n'en savait pas grand-chose, des Frères, des islamismes, des réseaux, à cette époque-là. Il y avait quand même le livre de Gilles Kepel qui était paru, Les Banlieues de l'islam, qui m'avait permis de faire le lien entre ce que j'avais vu et ce que j'avais assez rapidement compris, parce que presque immédiatement, quand je rentre dans cette mosquée El Houda, je vais être… En fait, ils vont nourrir l'espoir qu'ils vont me convertir, mais pas seulement me convertir: me faire travailler pour eux. C'est quelque chose… Alors, c'est un peu raté, c'est vrai. Mais j'ai mis quand même quelques mois à comprendre à quoi j'ai été utilisée. C'est le travail de l'anthropologue, d'ailleurs.

D'aller sur le terrain, comme on dit, mais plus que ça. De travailler en immersion, mais aussi de comprendre la position qu'on vous fait tenir, et d'en déduire, à partir des interactions, quelles sont les caractéristiques du milieu, ce que vous allez analyser. C'est complètement différent d'un travail de journalisme. Il m'a fallu quelques mois pour comprendre à quel usage j'étais destinée. C'était très rapide. On me faisait rentrer dans les cercles religieux.

J'y apprenais ce qu'avait dit Hassan al-Banna, bien sûr, Sayyid Qutb. Et c'est grâce à ces identifications successives que j'ai pu faire le lien avec le mouvement des Frères musulmans. Et quand j'ai rapporté cette information à l'université, on m'a dit: vous vous trompez, vous êtes tombée sur un petit nid d'intégrisme, mais ça n'est pas ça, ça n'existe pas en France. Je vous le fais en résumé. Donc, dès le départ, en fait, si je sens une adversité… Comment rapporter ça à l'université ? Comment trouver les mots pour que ce soit compris, admis ? Malheureusement, c'est quelque chose que j'ai toujours du mal à faire, puisque depuis un an au moins, je ne peux plus aller à l'université enseigner, donner des conférences.

Antoine: Il faut quand même le souligner, parce que vous êtes totalement blacklistée. Pour des raisons tout simplement: parce qu'on ne vous invite pas.

Florence Bergeaud-Blackler: On ne m'invite plus depuis l'affaire de la Sorbonne. La Sorbonne m'avait invitée, et avait suspendu cette séance, ce qui avait créé un émoi médiatique. Ensuite, la séance avait pu avoir lieu, mais ça avait tellement fait que, finalement, plus aucune université ne veut se risquer à me faire venir…

Antoine: Vous étiez quelqu'un qui allait poser des problèmes, c'est ça ? Et depuis la sortie du livre, vous êtes devenue quand même un auteur à succès, il faut le dire, parce que le livre a eu beaucoup de succès en France et ailleurs, d'ailleurs, dans le monde francophone. Mais vous êtes devenue aussi une femme à abattre, de manière globale. Vous êtes menacée, menacée de mort, d'ailleurs. Comment vivez-vous cette situation ? Et finalement, pourquoi êtes-vous là ce soir, malgré tout, malgré les conseils amicaux des autorités françaises qui sont chargées de vous surveiller ?

Florence Bergeaud-Blackler: Disons que je suis menacée, mais aussi protégée. Il y a effectivement eu des procès, un individu qui est en prison, etc. Donc effectivement, la menace est prise très au sérieux par le ministère de l'Intérieur français. Mais voilà, je me sens aussi protégée. C'est grâce à cette protection policière que je peux faire mon travail malgré tout. Même si …

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