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Georges Bensoussan : le sionisme face à l'Occident

Pourquoi le sionisme n'est pas une réponse à l'antisémitisme, et comment l'Occident l'a perçu de ses débuts à 1948.

25 min

Georges Bensoussan

Ensuite : Florence Bergeaud-Blackler et l'enquête sur le frérisme, 33 min

Début du cours (texte)

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

— Bonsoir, Georges Bensoussan.

Georges Bensoussan: Bonsoir.

— On va essayer d'être davantage face au public, puisque vous êtes un ancien, vous travaillez avec vos papiers et vos crayons, et vous n'avez pas de PowerPoint à nous montrer. Vous faites des allers-retours, Georges Bensoussan, depuis que vous avez fait votre alia: vous êtes en France, vous êtes en Israël. J'ai envie de vous demander, pour commencer, comment vous percevez les ambiances dans ces deux pays, si je puis dire, la France et Israël. On a l'impression qu'on est dans deux mondes différents: la sensibilité israélienne et ce qu'on entend aujourd'hui en France. Comment vivez-vous ce fossé qui semble se creuser ?

Georges Bensoussan: Je crois que vous l'avez dit, c'est un fossé. Ce sont deux mondes complètement différents, et la perception du conflit depuis le 7 octobre est très différente. Mais en même temps, cette différence renvoie à une incompréhension de la société française vis-à-vis de ce qu'on appelle le sionisme, et donc forcément de l'État d'Israël. Et ça remonte à très, très longtemps. Je dirais que le narratif qui s'impose en France, ce n'est pas tellement, comme on le pense souvent, un narratif antisioniste; c'est plutôt un narratif asioniste. C'est-à-dire une incompréhension profonde devant ce qu'est l'État d'Israël, ce qu'est cette réalité, y compris de la part de gens de très bonne émouna, qu'on ne peut pas suspecter d'antisémitisme. Ils se demandent, finalement: qu'est-ce que c'est que cet État ? Vous êtes quoi ? Un peuple ? Une religion ? Une nation ? Un État ? Ils ont du mal à comprendre, à définir ce qu'est le sionisme.

Tant que ce gros travail pédagogique sur ce qu'est le sionisme n'aura pas été fait, et j'ai beaucoup de doutes là-dessus, il y aura une énorme incompréhension dans la société française.

— Qu'est-ce qu'il faudrait leur dire, en quelques mots ?

Georges Bensoussan: D'abord et avant tout, à condition qu'on nous donne la parole, ce que Florence Bergeau-Blackal a très bien dit tout à l'heure: nous sommes très nombreux à être blacklistés, à essayer de déconnecter le sionisme de l'antisionisme... de l'antisémitisme. La plupart des gens de bonne émouna pensent que le sionisme est une réaction à l'antisémitisme, et que cet État a été créé pour fuir les pogroms, et en particulier en compensation après la Shoah. Tout ça est une succession d'erreurs. Tout est faux dans ce narratif-là.

Le sionisme, ce n'est pas ça. La réponse à l'antisémitisme à la fin du XIXe siècle, c'est le départ de l'Empire russe vers l'Europe occidentale ou vers les États-Unis. Pourquoi je dis l'Empire russe ? Parce qu'à la fin du XIXe siècle, les deux tiers des Juifs du monde vivent dans l'Empire tsariste. Et donc, quand les pogroms commencent en 1881, la réponse massive, qui va durer jusqu'en 1914, c'est le départ de 2 millions, sur 5 à 6 millions de Juifs russes, vers l'Europe et vers les États-Unis. Mais ce n'est pas le départ vers la Terre d'Israël, pas du tout. Sur 100 000 départs, il y en a très exactement 2 000 par an qui se dirigent vers Israël ou la Palestine, et 98 000 qui se déplacent ailleurs.

Donc le sionisme, ce n'est pas la réponse à l'antisémitisme. Le sionisme, c'est la réponse à une nouvelle définition de l'identité juive, quand les cadres traditionnels de la société se sécularisent — je n'ai pas dit cela ici, « se sécularisent » — quand les cadres de la émouna chancèlent, et chancèlent aussi bien pour le monde chrétien que pour le monde juif. Les yeshivot se vident. Elles se vident à la fin du XIXe siècle, de plus en plus; elles sont en crise, et beaucoup de gens restent dans les yeshivot simplement parce qu'il y a le gîte et le couvert. C'est tout. Mais un grand nombre d'étudiants, on le sait, au lieu d'étudier tel ou tel traité du Talmud, étudient en cachette Spinoza, ou Marx, ou Kant, ou d'autres philosophes. Il y a donc une vraie crise de la émouna, qui est vraie du monde chrétien comme du monde juif.

Et pour ces Juifs-là, qui, comme le disait Ahad Ha'am dans une très belle formule, ne peuvent pas être autre chose que les fils de leurs pères, la question devient: comment rester juif quand on s'éloigne des mitsvot, des commandements de la cacherout, du Chabbat, etc. ? Et la réponse, c'est la nation. C'est ça, le début du sionisme. Ce n'est pas l'antisémitisme.

Alors, on va parler des débuts du sionisme, parce que l'objectif est de voir un peu comment l'Occident a réagi et s'est positionné par rapport à Israël et par rapport à l'aventure sioniste, au tout début.

— Comment les Occidentaux ont-ils regardé cette aventure sioniste ?

Georges Bensoussan: Tant qu'on est encore dans le monde des Hovevei Tsion, des années 1870-1880, personne ne sait rien de ce qui se passe. C'est limité au monde russe. Personne ne sait rien en Europe occidentale de ce qui se passe là. Le sionisme commence à être reconnu quand Herzl arrive sur la scène publique, c'est-à-dire quand l'idée sioniste a déjà trente ans d'âge. Herzl arrive en 1896, il publie son livre, et quand il monte son premier congrès en 1897, le sionisme est déjà dans l'air, il est déjà dans les esprits. Y compris ici, et c'est quelque chose de très peu connu: ici même, c'est-à-dire en Erets Israël, il est déjà là, en germe, en gestation. Il a déjà d'ailleurs donné un certain nombre de fruits, bien avant l'arrivée d'Herzl sur la scène.

Quand Herzl arrive, c'est un journaliste connu, évidemment pour ses chroniques politiques, mais aussi pour ses pièces de théâtre. C'est un dramaturge, il a beaucoup écrit, il a beaucoup fait représenter ses pièces. C'est essentiellement là-dessus qu'il est connu. Quand il publie son État des Juifs, quelle est la réaction ? Au mieux, la moquerie goguenarde; au pire, l'hostilité franche, avec un déchaînement antisémite.

Il y a quelque chose d'intéressant à noter: le premier congrès sioniste est concomitant de la rédaction, par les Russes, des Protocoles des Sages de Sion, en 1897. C'est-à-dire qu'on fait tenir à ce congrès de Bâle le rôle d'un complot mondial tenu par les sages juifs, qui se réuniraient une fois tous les dix ans pour régenter la planète et mettre au point les révolutions, les krachs financiers, les guerres, etc. Cette concordance des temps, certains de nos invités l'ont soulignée, et le discours antisioniste a été fabriqué aussi en partie par les Soviétiques après la guerre. On retrouve ce contrepoint: si on oublie la matrice soviétique des années 1950-1980, comment l'URSS a inondé le monde entier de brochures antisionistes d'un antisémitisme farouche, on ne comprend pas pourquoi le gauchisme culturel a été tellement imprégné par cet antisionisme-là. La matrice est là, du côté soviétique, dans les années 1950.

Le paradoxe, c'est que jusqu'à la création d'Israël en 1948 — création, je mets des guillemets, c'est un terme un peu étrange — les forces politiques qui soutiennent le sionisme en Occident sont des forces de gauche, très largement. Le parti socialiste français, la SFIO, …

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