Abraham et l'âne : l'homme entre bête et transcendance
Pourquoi Abraham met-il les serviteurs avec l'âne, et que dit ce verset sur les limites de l'intelligence humaine ?
Rav Oury Cherki
Ensuite : Abraham et Efron : la négociation pour le champ de Makhpéla, 52 min
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Shalom tout le monde. Je crois que nous en sommes dans Béréchit, au chapitre 22. Nous en sommes arrivés au verset 5, ou est-ce que je me trompe ? J'attends la réponse. Je reprends la question, qui n'a pas été entendue, par manque d'attention. Nous sommes au chapitre 22, ça, je le sais. Nous sommes arrivés au verset 5, est-ce que c'est vrai ? C'était ça, la question. Oui ? Ça veut dire que nous avons fini la Akéda ?
Ah, donc on n'arrive pas si loin. On a étudié le Venishtahavé ? Non, d'accord. C'est très bien. Nous sommes donc au chapitre 22, mais pas au verset 4, au verset 5. Verset 5: Vayomer Avraham el neʿarav. Avraham dit à ses serviteurs: Chévou lakhem po im hahamor, restez ici avec l'âne.
Il les met dans la même compagnie que l'âne: installez-vous avec l'âne. On pourrait dire « mettez l'âne avec vous », mais là, vous êtes avec l'âne. C'est comme si l'âne était l'essentiel et vous, vous étiez ses associés. D'accord ? C'est effectivement assez choquant. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qu'un âne ?
— C'est un animal.
Et qu'est-ce qu'il a, cet animal ?
— Il est bête. Il est têtu.
Maintenant, qu'est-ce que c'est, être bête ? C'est avoir un tout petit peu d'intelligence. Et l'homme, qu'est-ce qu'il a ? Beaucoup d'intelligence. Donc il n'y a pas de différence entre l'homme et l'âne. L'homme est, disons, un âne extrêmement développé. Fondamentalement, il n'y a pas de différence entre la perception de l'âne et celle de l'homme. C'est simplement une question de quantité, ou même d'élaboration, si vous voulez.
L'homme est un âne extrêmement élaboré. Il est capable de faire des ordinateurs, d'envoyer une fusée sur la Lune, de peindre la Joconde. Mais tout cela n'est finalement qu'un développement de quelque chose qui se trouve déjà dans l'âne. Donc il dit à ses deux accompagnateurs: mettez-vous avec l'âne, vous êtes de la même catégorie.
Il y a une question posée par la Guemara dans le traité de Megillah à propos du Chiloua'h HaKen, le renvoi du nid. Vous connaissez ce thème ? On l'a étudié ? Pas encore. Le renvoi du nid: si je trouve sur ma route un nid, soit sur le sol, soit sur un arbre, et que dans le nid il y a des petits ou des œufs, et la mère sur les œufs ou sur les petits, la Torah me dit: il est interdit de prendre tout à la fois. Il faut d'abord renvoyer la mère, et seulement après on prend le nid avec ce qu'il y a dedans.
Il est interdit de prendre les œufs ou les oisillons tant que la mère est dessus. Mais ce n'est pas vrai, par exemple, dans le cas d'un poulailler ou d'un pigeonnier. Si je fais un élevage de pigeons, je peux prendre la mère avec les œufs, pas de problème. C'est seulement quand je rencontre le nid sur ma route, sur le sol ou sur un arbre.
La question de la Guemara dans le traité de Megillah: qu'est-ce qui se passe si le nid n'est ni sur le sol ni sur un arbre, mais sur la tête d'un homme ? Un type complètement ivre, endormi au pied de l'arbre, avec un énorme chapeau comme un sombrero. Les oiseaux ont vu ça, ils ont fait un nid, et même l'oiseau a pondu son œuf. Et maintenant, l'oiseau est sur la tête du type, qui est en train de l'écraser. Du point de vue de la halakha, est-ce que je dois renvoyer la mère ou pas ?
La Guemara répond: oui. Parce que la tête d'un homme est considérée comme le sol, ainsi qu'il est dit: ve'adama al-rochot, « il y avait de la terre sur sa tête ». Le Maharal de Prague explique: la tête est le lieu de l'intelligence. Or l'intelligence de l'homme ne va pas plus loin que la terre; elle n'est finalement qu'une partie de la nature. C'est donc un âne. D'accord ?
Ça veut dire que l'homme n'est pas capable de connaître le surnaturel, ou disons une catégorie d'être au-delà de l'être, c'est-à-dire ce qu'on appelle la transcendance. Il est incapable. Il est limité, exactement. C'est ça que ça veut dire.
D'ailleurs, le Zohar dit que le mot ḥamor (âne) ce sont les initiales de: Ḥakham Ba'al Mussar… Ce sont les initiales de… un sage avancé, maître des maîtres. C'est un ḥamor, oui ? Et alors ? C'est vrai, il devrait pouvoir. Et pourtant il ne le peut pas. C'est ce qu'Abraham ressent chez ses accompagnateurs: ils n'ont pas réussi à dépasser l'entendement subjectif de l'homme. Et il leur dit, Chévou lakhem po.
Po, c'est-à-dire rester sur le po. Non. Po veut dire « ici ». Qu'est-ce que ça veut dire, « ici » ? Jusqu'où ? En bas, oui, mais ils peuvent s'éloigner de l'âne, de 50 mètres, de 1 km, combien ?
— Non, c'est un constat, c'est un constat.
Mais le mot Po, en fait, désigne le monde. Vous allez rester dans le monde.
Combien vaut Po en gématrie ? Il y a plusieurs propositions. L'un a dit quatre-vingt-quatre, d'autres ont élevé la mise à quatre-vingt-cinq, et d'autres se sont tus. Quatre-vingt-cinq ? Bon, d'accord, on suit la majorité, nous sommes en démocratie: Po vaut quatre-vingt-cinq. Et Élohim, ça vaut combien ? Quatre-vingt-un ? Quatre-vingt-six ? Décidez-vous.
— Soixante ? Cinq ? Quatre-vingt ?
Combien ? Quatre-vingt-six ? Je suis très embêté maintenant. Quatre-vingt-six, c'est sûr ? L'un dit quatre-vingt-six, l'autre dit quatre-vingt, qu'est-ce qu'on fait ? On va faire un calcul.
— Quatre-vingt-sept ? Combien ? Quatre-vingt-six.
Il y a en fait un tel consensus autour de 86 que je vais devoir l'admettre. Élohim, c'est 86. Et 85, c'est 86 moins 1. C'est ce qu'Abraham dit à ses accompagnateurs: vous allez arriver presque à Élohim, le Noumen. Vous allez arriver presque à ce que dit le livre de Téhilim, chapitre 8.
Vous connaissez le chapitre 8 des Téhilim ? C'est un chapitre qui parle de l'homme. Ce chapitre a été récité par les astronautes américains arrivés sur la Lune: quand ils ont posé le pied sur la Lune, ils ont récité le psaume 8. Et qu'est-ce qu'il dit, le psaume 8 ? Le moyen le plus simple et le plus sûr de le savoir, c'est de le consulter. Qu'est-ce que dit le verset 4 ?
« Lorsque je vois les cieux, œuvres de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as établies: qu'est-ce que l'homme, pour que tu t'en souviennes ? Et le fils de l'homme, pour que tu en tiennes compte ? Et pourtant tu l'as fait un peu moins qu'Élohim. » Un peu moins qu'Élohim, c'est combien ?
— Quatre-vingt-cinq.
D'accord. Là, il y a toute une histoire: qu'est-ce que c'est que l'homme, qu'est-ce qu'il fait dans le monde ? Et c'est exactement ce qu'Abraham dit: vous êtes presque arrivés, vous pouvez arriver presque jusqu'à Élohim. C'est le contact maximal de la philosophie.
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