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Idéal, idéalisation et deuil face à la guerre

Comment le clivage et la culpabilité brisent l'unité juive depuis le 7 octobre, et ce que le deuil de l'idéalisation rend possible.

16 min

Ensuite : Tsahal, dernier bastion identitaire du peuple juif, 12 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Je vais aborder ce thème sous un angle particulier. J'ai donné comme titre à mon exposé « Le terrorisme de la souffrance ». Je voudrais aujourd'hui partager les quelques réflexions qui me sont venues en discutant avec mes amis juifs, israéliens ou français, de leur rapport à l'État d'Israël. C'est un fait que le sentiment communautaire s'est resserré depuis le 7 octobre, mais il s'est aussi clivé. Tout à l'heure, Georges Bensoussan parlait de fracture. Il s'est clivé, voire brisé, avec le prolongement de la guerre.

Nous vivons tous une souffrance psychique et des affects d'angoisse liés à la perception cruelle mais réaliste d'une répétition de l'histoire, où les Juifs sont à nouveau mis en position de coupables à faire disparaître d'une manière ou d'une autre. Car nous sommes touchés par un double traumatisme, celui du 7 octobre et celui de ses conséquences, qui en ont redoublé l'effroi: le retour de la haine contre les Juifs, pris à nouveau dans leur globalité, les Juifs mis entre guillemets.

Mais la violence du 7 octobre a une particularité. Elle comporte une arme de destruction nouvelle, utilisée sciemment par le Hamas: le terrorisme de la souffrance. J'emprunte la formulation à Ferenczi, qu'il avait décrite à propos des sujets qui utilisent leur douleur pour pouvoir exercer un pouvoir moral sur l'autre.

Nul ne peut nier la souffrance palestinienne, qui est réelle, comme celle du peuple israélien, victime du plus grand pogrom depuis la Shoah. Et ce qui pose question par rapport au Hamas, c'est la théâtralisation qu'il en fait, délibérée, organisée, qui s'inscrit dans une dynamique politique et non comme un appel à l'aide. En effet, la plainte dans ce contexte politico-religieux n'est pas l'expression d'un souhait de changement ou d'un désir réel de réparation. La mise en scène de cette souffrance a une fonction stratégique. Elle est utilisée comme un moyen de manipulation et une monnaie d'échange.

Car ne nous y trompons pas: cette souffrance exhibée n'est pas de l'ordre d'un masochisme moral qui prendrait la souffrance pour objet. Elle relève d'un sadisme qui prend la souffrance comme une arme.

Le ressort de la réussite de cette manipulation, c'est la culpabilisation aisée de l'autre, le juif mis entre guillemets, car celui-ci, ennemi désigné, a un talon d'Achille, c'est sa culpabilité. L'accusation de génocide est dans ce sens un habile renversement au service d'un principe qui est inscrit dans les textes religieux et politiques utilisés par le Hamas pour drainer la haine vers un seul objectif, la destruction du peuple juif. Il serait totalement naïf et illusoire d'attendre un renoncement à ce profit narcissique, de se trouver mis au centre des attentions et de la solidarité du monde, encore moins d'espérer un abandon de la croyance religieuse à un destin glorifié dans un paradis céleste.

La plainte victimaire, encouragée chez les Palestiniens, eux aussi globalisés dans les discours, entraîne aisément l'adhésion d'une population démunie, mais unie par la haine, car elle renforce l'omnipotence narcissique, même si le prix à payer dans la réalité est très lourd. La perversion se loge là, dans le déni de la réalité de la mort et de la castration. Un déni qui se propose comme modèle identificatoire et devient une arme de manipulation.

Ainsi, la plainte collective et l'exhibition de la souffrance sont utilisées comme un outil triomphal anti-castration et donc anti-deuil. Et de ce fait, le travail psychique qui permettrait d'accéder à une position dépressive intégrant la castration symbolique et le principe de réalité est rendu inutile. Ce message paradoxal adressé à la masse, « mourir est une victoire, l'enfant est mort en martyr », ne laisse d'autres choix psychiques aux individus que le déni et le clivage, qui seuls permettent de s'extraire ainsi de la réalité de la mort.

Les réactions maniaques observées face aux pertes les plus douloureuses, celles d'un enfant par exemple, en témoignent. Déni de la perte, pas d'affect de deuil, l'excitation triomphante à la place des larmes, les cris de joie à la place des hurlements de chagrin.

Pour que la mort d'un enfant devienne ainsi une victoire, c'est-à-dire se transforme en triomphe maniaque, il faut bien être poussé par une injonction à sacrifier l'enfant et à annuler son deuil. Comment une mère pourrait-elle supporter la mort d'un enfant sans ce clivage qui permet d'en dénier la réalité et la douleur, tout en continuant à feindre la détresse d'un faux deuil ?

Mais le terrorisme de la souffrance atteint les deux peuples. L'autre succès de la stratégie perverse terroriste est la brisure de l'unité du peuple juif. Un double clivage s'est produit au sein du peuple israélien et dans la communauté juive de la diaspora. Le premier clivage sépare deux camps: ceux qui soutiennent la nécessité de la guerre pour des raisons existentielles, sécuritaires et de défense des sociétés démocratiques laïques, et ceux qui la considèrent comme inutile, voire suicidaire, ou même infamante. Ces deux courants peuvent être présents et en conflit en chacun d'entre nous. Mais entre eux, le plus souvent, le clivage est étanche, interdisant tout dialogue, quand il n'est pas source d'hostilité.

L'autre clivage est intra-psychique, mais surdétermine les rapports sociaux. Il est mobilisé par le moi comme une défense contre une conflictualité intérieure ingérable, liée à la culpabilité, à la honte et à l'impuissance devant la vision des destructions. Ce clivage est secondaire à un impératif surmoïque qui attaque le moi: « tu n'as pas le droit de ».

Et la culpabilité, faute de s'élaborer, c'est-à-dire faute de se subjectiver et de s'assumer, emprunte la voie de la décharge et de la projection par la culpabilisation de l'autre, l'autre juif, le double honteux, celui qui revendique le droit à la guerre acquis en 1948. En réalité, il s'agit d'auto-accusation à travers le frère jumeau devenu maléfique.

Alors, s'auto-accuser, pourquoi ? Pour éviter de l'être par l'autre ? Pour s'assurer d'être du côté du bien en excluant toute ambivalence ? Ou bien, et c'est une hypothèse, l'appel au surmoi collectif est-il un recours pour ne pas s'effondrer en tentant de raccommoder une unité intérieure et extérieure qui auront été brisées ? La culpabilité a-t-elle d'autres issues qu'un renversement sur une position masochiste d'auto-accusation ? Serait-ce alors le prix à payer pour retrouver le monde et pour s'y fondre à nouveau ?

Difficile de ne pas penser à une identification à l'agresseur, un concept que Ferenczi avait élaboré pour décrire un mécanisme défensif typique de l'enfant maltraité, qui endosse la culpabilité non ressentie de l'adulte maltraitant. En faisant un pas de plus, peut-être s'agit-il du désir inconscient de s'extraire de la part belliciste de sa propre communauté, une part devenue impartageable, dans le but de se maintenir dans le monde.

Car depuis le 7 octobre, il y a les Juifs et le monde. L'association juif-bourreau, dans le regard du monde, est de l'ordre d'un impensable. Aurait-elle rendu inassumable l'identité de citoyen libre d'un pays qui a choisi, à tort ou à raison, mais par majorité démocratique, de combattre par la guerre ses agresseurs, dont la visée déclarée était sa propre destruction ?

La souffrance morale, brandie en étendard au milieu d'une guerre par une partie de la communauté, déplace la question du clivage sur celle du …

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