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Le sionisme comme émancipation des Juifs selon les Lumières

Le sionisme comme rupture avec la condition minoritaire, héritage des Lumières, et réponse à l'accusation de génocide.

22 min

Georges Bensoussan

Ensuite : Israël entre souveraineté, autonomie stratégique et solitude, 18 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

## Le sionisme, une révolution mentale

D'abord, bonjour à tous. Je dirais qu'après cette première table ronde, on comprend bien que le sionisme est aussi l'enjeu de cette journée. Qu'est-ce que c'est que le sionisme ? C'est un mouvement qui a entendu rompre avec une condition dominée et colonisée. Qu'est-ce que c'est qu'une condition colonisée ? C'est tout simplement une condition parlée par les autres. C'est pourquoi le sionisme a été une révolution mentale.

Une rupture anthropologique, en fait, qui est directement inspirée, sourcée même, dans les Lumières européennes des XVIIe et XVIIIe siècles, et y compris même en Occident. Et c'est ça le paradoxe: dans l'Occident qui invente l'émancipation des Juifs dans la foulée de la Révolution française, en 1791, une émancipation qui, un siècle après, donc à la fin du XIXe siècle, apparaît illusoire aux yeux de certains Juifs. Pourquoi illusoire ?

Parce que l'émancipation n'a pas empêché l'anti-judaïsme de devenir antisémitisme. Vous savez que le mot date de 1879. C'est frappant d'ailleurs que le mot sionisme date de 1890, onze ans après. C'est-à-dire que l'anti-judaïsme est passé de l'âge de la émouna à l'âge de la nation, et de l'âge de la nation à l'âge de la race. En induisant en France l'affaire Dreyfus, qui est une affaire relativement minime par rapport à ce qui se passe en Allemagne au même moment, c'est-à-dire la naissance, dans les années 1890-1914, bien avant Hitler, et bien avant sa naissance même, d'un antisémitisme rédempteur et exterminateur. Et j'insiste sur le mot « rédempteur ».

Mais parallèlement, l'émancipation à la française a initié une aliénation chez le Juif émancipé, qui l'empêche d'exister en tant que tel sur le plan politique. Je m'explique.

Le Juif émancipé, pour se faire entendre, a toujours besoin de commencer par s'absenter de lui-même. C'est-à-dire que devant son auditoire, il a toujours besoin de préciser que ce n'est pas en tant que Juif qu'il s'exprime, mais en tant qu'être humain. Et il est le seul, dans ce cas-là, à le dire. C'est donc dans ce contexte que le sionisme, qui naît à la fin du XIXe siècle et qui n'est pas une réalité intemporelle du monde juif, a entendu faire sortir les Juifs de ce que Kant, le philosophe allemand Kant, appelait l'état de minorité.

Qu'est-ce que c'est que l'état de minorité selon Kant ? Et ça nous renvoie aux Lumières. Ça pourrait être résumé par la formule suivante: « Obéissez et ne raisonnez pas. » Et ce mot « Obéissez et ne raisonnez pas » confirme la formule du chef du sionisme allemand avant Hitler, Kurt Blumenfeld, qui avait un mot très juste. Il avait dit: « Le sionisme, c'est le cadeau de l'Europe fait aux Juifs. »

Alors, qu'est-ce que c'est que ce cadeau ? Ce cadeau, c'est ce qu'on appelle en français les Lumières, ce qu'on appelle en hébreu la Haskala. Et ce que les Allemands ont appelé, tout ça, ces concomitants, l'Aufklärung, c'est-à-dire un projet universaliste d'émancipation individuelle, un projet d'autonomie du sujet, un projet qui fait le pari de la raison et de l'intelligence. Ce sont des mots de Condorcet. Et au cœur de la Haskala, des Lumières si vous préférez:

Qu'est-ce que demande le sionisme aux Juifs de la fin du XIXe siècle ? Il leur demande, par rapport à toute la tradition, de penser historiquement leur situation, de se situer historiquement, d'avoir, je reprends ici le mot de l'écrivain latin Horace, d'avoir le courage de penser, le courage de savoir. Et Kant, d'ailleurs, s'est beaucoup servi de cette formule d'Horace pour caractériser la lumière: « Ayez le courage de connaître et de savoir. »

Et donc de comprendre qu'opprimés comme peuple, les Juifs ne peuvent pas se libérer en tant qu'individus. Ils ne peuvent se libérer qu'en tant que peuple. Et ça rejoint exactement ce qu'un haut fonctionnaire français au Maroc, en 1946, disait du sionisme. Il disait que le sionisme impliquait, induisait, recherchait un relèvement moral. Et il écrivait des militants sionistes du Maroc, on est en 1946:

Ces mots viennent d'un non-juif. Il écrivait des militants sionistes du Maroc qu'ils étaient animés, je cite, par « le souci maladif de rétablir le peuple juif dans toute sa fierté et sa dignité ». Et donc c'est pourquoi je dirais qu'il faut partir de cela. Le sionisme, c'est au premier chef une restauration de la dignité. C'est la volonté d'en finir avec ce que Jabotinsky appelait notre mal le plus profond, le mépris de nous-mêmes, et d'en finir aussi avec autre chose:

une compagne permanente de l'existence juive, mais qui est souvent refoulée et niée, c'est-à-dire la peur. Le sionisme entend finir avec la peur.

Souvent, le problème, et c'est abordé dans les interventions qui m'ont précédé, c'est que l'émancipation du Juif paraît difficile à accepter dans les mondes chrétiens et musulmans qui sont nés du judaïsme, et dont toute l'économie psychique, je parle du christianisme et de l'islam, a été construite sur la minoration du sujet juif. À commencer par le monde arabo-musulman, où la condition de dhimmi, qui a été abolie par l'Empire ottoman en 1856, n'a jamais été rétablie par les États arabes indépendants.

## La condition de dhimmi

Mais cette condition de dhimmi constitue jusqu'aujourd'hui un verrou anthropologique majeur, qui est l'une des clés de la persistance de ce conflit, qui est vieux de 140 ans. C'est probablement le conflit le plus ancien de la planète, pour une population dérisoire, 15 à 17 millions d'individus, entre Palestiniens et Israéliens, et un territoire grand comme quatre départements français.

Alors, qu'est-ce que c'est que la condition de dhimmi ? Je ne vais pas faire ici un topo sur le dhimmi, d'autant que beaucoup savent ce qu'il en est dans cette salle. Je dirais en quelques mots: la condition de dhimmi, c'est une condition juive opprimée, où, dans le monde arabo-musulman, le mot juif lui-même est une insulte. C'est tellement une insulte qu'au Maghreb, on le fait précéder par le mot hashek.

C'est-à-dire, excusez-moi de prononcer un mot aussi épouvantable, aussi grossier. C'est un monde, donc, où l'existence de l'État d'Israël est vue comme une humiliation suprême. C'est un mot qui implique que l'État d'Israël est vu comme ce que Rima Hassan disait récemment, il y a un an, je crois, une monstruosité sans nom. Il faut comprendre d'où viennent ces mots de Rima Hassan. Ils viennent de toute la tradition arabo-musulmane.

Alors, dans cet univers mental, je parle de l'univers de l'islam, qui divise le monde en deux. Il y a le Dar al-Islam, c'est-à-dire là où l'islam règne politiquement, et donc c'est la paix, avec évidemment un statut inférieur pour tous ceux qui ne sont pas musulmans. Et l'autre partie du monde, c'est le Dar al-Harb, c'est-à-dire la maison de la guerre, que les musulmans doivent subjuguer par la conquête, c'est-à-dire le djihad. Il ne s'agit pas de convertir les non-musulmans à l'islam, il s'agit de conquérir les territoires pour y imposer la loi de l'islam.

Alors, dans ce cadre mental-là, qui n'a pas bougé sur le fond, et c'est bien le drame, la place de l'État d'Israël est ontologiquement illégitime. D'où le mot d'une autre Française, Houria …

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