Florence Bergeaud-Blackler et le frérisme en Europe
Comment l'idéologie des Frères musulmans se transmet par-delà les structures, et pourquoi la nommer.
Ensuite : Le Hamas et le modèle de Mahomet selon Al-Qaradawi, 49 min
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Bonsoir. Merci de votre invitation, merci de votre présence. C'est aussi la deuxième fois que je viens en Israël. Nous étions venues la dernière fois ensemble avec Falila, que je félicite pour ce prix, auquel elle ne s'attendait pas du tout, ça, je peux vous le dire.
Ce soir, je vais faire un exercice un peu différent de ce que je fais d'habitude: réfléchir avec vous à la façon dont on pourrait réduire, en tout cas réduire, l'influence du mouvement des Frères musulmans. J'ai publié en 2023 un livre intitulé Le frérisme et ses réseaux, dans lequel je mettais en évidence l'héritage des Frères musulmans en Europe, sur un continent où l'on a généralement plutôt nié, ou dénié, l'existence de cette confrérie.
Pourquoi avais-je écrit ce livre ? Parce que je me suis dit que, si chaque fois qu'on désignait un individu pour sa proximité avec la confrérie des Frères musulmans, on devait être suspecté de racisme, d'islamophobie, et éventuellement faire l'objet de ce qu'on appelle un djihad judiciaire, on n'allait pas s'en sortir, on n'allait plus pouvoir faire de la recherche. J'ai donc essayé d'expliquer ce qu'est cette idéologie, qui est produite et transmise par les réseaux des Frères musulmans, ou plutôt par les réseaux qui partent de la confrérie, mais qui vont bien au-delà du simple groupe que constitue la confrérie elle-même. J'ai appelé cela le frérisme, en me disant qu'au moins on ne serait plus accusés de calomnier ou de dénigrer quelqu'un en soulignant sa proximité avec une idéologie.
De toute façon, chacun, dans une société démocratique, libérale, sécularisée, peut être porteur d'une idéologie, même totalitaire. C'est le jeu de la démocratie. Il faut que les démocrates soient plus forts et qu'ils combattent les idéologies extrémistes. On peut dire que cette idéologie existe, on peut la combattre, et on ne doit pas se retrouver en procès.
Malheureusement, quand mon livre est sorti, qui était quand même le résultat d'une trentaine d'années de recherche, d'études, d'abord dans la confrérie, puis un peu autour, cela a donné lieu à un certain nombre d'insultes, qui se sont transformées en menaces de mort, et qui m'ont amenée à être sous protection policière, ce que je suis toujours.
On m'a demandé récemment, je m'en souviens, c'était Bruno Retailleau, en 2024, qui m'avait demandé: « Qu'est-ce que vous pensez de l'idée d'interdire les Frères musulmans ? » Et je lui ai répondu: « Je pense que c'est une mauvaise idée, parce que si on interdit la confrérie, tous les chercheurs qui travaillent sur cette confrérie, et qui pourront désigner des membres de cette confrérie secrète, vont être l'objet de procès, et on ne va plus pouvoir du tout travailler. Donc je pense qu'il ne faut pas l'interdire. Par contre, il faut diffuser à la population, éduquer la population, pour lui permettre de comprendre quelle est l'idéologie promue par cette confrérie, et ce que j'appelle le frérisme. »
C'était ça, l'idée: comment concevoir ce concept de frérisme pour comprendre l'héritage des Frères musulmans en Europe, mais peut-être partout ailleurs aussi, aux États-Unis. Ici aussi, vous avez des formes de frérisme. Les structures changent, mais l'idéologie, bien sûr, peut perdurer. Vous pouvez fermer une association des Frères musulmans, ce n'est pas pour cela que vous allez éteindre l'idéologie qu'elle porte.
Étudier l'idéologie permet aussi de suivre la continuité de cette pensée frériste par-delà les frontières, la façon dont elle s'adapte au contexte tout en restant fidèle au texte. L'idéologie frériste peut donc se propager indépendamment des formes organisationnelles qu'elle prend. La raison est simple: le frérisme repose sur une unité textuelle qui est conçue dès le départ pour résister aux changements dans le temps et dans l'espace.
D'abord, il faut préciser que le frérisme est un salafisme. Il n'est pas tous les salafismes, mais c'est un salafisme, parce qu'il est porteur d'une idéologie fondamentaliste, littéraliste et dogmatique des sources de l'islam.
Le Coran est la première source de droit. C'est un texte révélé, infaillible et incorruptible pour les musulmans. C'est un texte sacré, descendu en arabe, la langue que parle Dieu aux hommes. Il est complété par une deuxième source de droit, la sunna, ou tradition du Prophète, qui est le recueil des hadiths, des gestes et des paroles du Prophète, authentifiés par une chaîne de transmission. Il y a six recueils principaux; les deux plus connus, car réputés fiables, sont ceux de Boukhari et de Mouslim.
Le modèle, vous le voyez: vous avez un Coran incorruptible, qu'il faut savoir interpréter au plus près du texte, puisque c'est la parole de Dieu, et vous avez une sunna, une tradition, les faits, les gestes, les dires du Prophète, authentifiés par une chaîne de transmetteurs. On veut donc vraiment conserver l'origine. Le Prophète est le modèle incarné pour tous les croyants du monde entier, quelle que soit leur époque, qui forment la oumma. Il n'y a pas, selon la oumma, de meilleure interprétation que celle incarnée par le Prophète. L'approche historico-critique est donc, de fait, exclue.
Le Prophète est le meilleur des exemples. Il y a aussi un certain nombre de choses à rappeler, par exemple que les cinq piliers de l'islam ne sont pas dans le Coran. Ce qui est important à comprendre, c'est que cette idéologie est forte par sa tendance conservatrice profonde: elle ne veut pas évoluer, mais elle veut adapter le contexte au texte.
Deuxièmement, le frérisme est un salafisme réformiste. Les Frères mettent l'accent sur le fait que l'islam est descendu pour réformer globalement la société, et cette adaptation doit se faire naturellement, dans le sens d'adapter le monde à l'islam et non d'adapter l'islam au monde.
Si je rappelle ce qui peut paraître évident pour certains, c'est parce qu'une fois qu'on a dit cela, il faut penser que c'est ce qui est enseigné dans les mosquées, dans les écoles coraniques. C'est de cette façon qu'on entre dans l'islam, avec une communauté de lois. Deux religions universelles, le christianisme et l'islam: le christianisme est une communauté d'émouna, et l'islam est une communauté de loi. Ces principes sont vraiment la base de ce qu'on enseigne aux petits musulmans.
L'islam est considéré comme l'unité textuelle salafie valable en tout temps et en tout lieu: un système religieux intégral qui régit, d'une part, les actes cultuels d'adoration, c'est la dimension verticale, les prières, les rites, le jeûne, l'aumône, le pèlerinage, etc. Et, d'autre part, les mou'amalat, c'est-à-dire les règles d'organisation des relations sociales, économiques, politiques, juridiques.
Quand vous entrez dans l'islam enseigné par les salafistes que sont les fréristes, c'est-à-dire des salafistes adaptés à des sociétés modernes sécularisées comme l'Europe, vous apprenez très vite que non seulement il vous faudra respecter les piliers de l'islam, mais aussi que l'islam va gérer les règles d'organisation sociale, économique, politique, juridique. Et en même temps, vous devez aller à l'école, où l'on vous enseigne qu'une religion est une option parmi d'autres de la vie, mais que cela doit rester dans le for intérieur. Ce qui est déjà, pour les petits musulmans, quelque chose d'assez difficile à faire coïncider.
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