Le mois d'Aviv et la sanctification du temps
Pourquoi la Torah ordonne le calendrier avant même la sortie d'Égypte, et ce que signifient « ce mois-ci » et « il sera pour vous le premier ».
Rav Yossef Attoun
Ensuite : La sortie d'Égypte et la naissance d'une nation, 35 min
En bref
Le Rav Yossef Attoun commente les versets 12:1-2 de Chemot (parachat Bo), placés entre l'annonce et la réalisation de la dixième plaie. Il explique pourquoi la Torah fixe le calendrier hébraïque avant même la sortie d'Égypte : l'Égypte est un pays d'esclavage du temps, et la libération commence par la sanctification du temps. Il étudie ensuite la différence entre « hazé » (ce qui se montre) et « hou » (l'abstrait), à travers le renouveau de la lune et la difficulté que Moché éprouve devant cette lumière partielle.
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Bon, shalom. Nous entamons aujourd'hui la paracha de Bo, la troisième paracha du livre de Chemot. Nous sommes véritablement au cœur, on peut dire au dénouement, de cet épisode fondateur de l'histoire d'Israël qui s'appelle Yetsiat Mitsrayim, la sortie d'Égypte. Rappelez-vous ce némotechnique donné par le Baal HaTourim: Bo, c'est en valeur numérique Beit plus Alef, deux plus un, donc trois. Ce sont les trois dernières Makot, les trois dernières plaies sur les dix. Dans la paracha précédente, Vaéra, nous avons appris comment les sept premières plaies se sont abattues sur l'Égypte, cette Beit Avadim, cette maison d'esclavage.
Ce n'est pas seulement une maison où il y a des esclaves. C'est une maison d'esclavage, et pas seulement au sens physique. Tout en Égypte, et nous en dirons quelques mots, devient esclave, devient déterminé, prédéterminé. La liberté n'existe pas: ni la liberté physique, ni la liberté psychologique, ni la liberté intellectuelle, ni la liberté spirituelle.
C'est la raison pour laquelle je rentre tout de suite dans le vif de notre sujet. La paracha est tellement riche que nous ne pourrons nous concentrer que sur un parmi de très nombreux sujets qu'il faut étudier. C'est la raison pour laquelle, au début du chapitre 12, qui n'est pas le début de la paracha, au début du chapitre 12, nous allons immédiatement, avant même que n'intervienne véritablement la dixième plaie, la Makat Bechorot, la plaie des premiers-nés, nous arrêter sur ce passage. Elle a été déjà annoncée, mais elle n'est pas encore réalisée.
Et précisément, entre l'annonce par Moïse à Pharaon de la plaie ultime, celle qui provoquera le dénouement et la libération du peuple d'Israël hors d'Égypte, et de nombreux peuples qui se sont engouffrés après eux dans cette brèche faite dans la gangue égyptienne, dans cet état-prison, je ne veux pas faire de mauvais rapprochements avec des événements contemporains, mais une espèce de pays totalitaire qui s'effondre après des siècles d'existence, ce pays totalitaire, qui ressemble, on en a parlé dans un cours précédent, à une espèce de cercle parfait, comme
le dieu Ra, le dieu soleil, vous vous rappelez, la figure parfaite, le cercle. Mais c'est un cercle vicieux, un cercle gang. Et tout à l'intérieur, gang peut-être dans les deux sens du mot. D'ailleurs, en français, c'est aussi un gang, le gang de Pharaon. Non, c'est une mauvaise blague, mais c'est véritablement à cela que l'on assiste dans cet immense camp de concentration dans lequel les Hébreux se trouvent prisonniers, pris au piège, qui devait véritablement se refermer sur eux définitivement.
Or, voilà que, suite à tous ces événements que nous lisons dans ces deux parachiot, et plus précisément suite à la dixième et ultime plaie, celle des premiers-nés de tout ce que l'Égypte a de premier, qui va être frappé, les premiers-nés, dans toutes les civilisations, sont naturellement destinés au sacerdoce, à un rôle de Kehouna, de prêtrise. Ce sont précisément eux qui vont être frappés. Mais avant, encore une fois, entre l'annonce de cette plaie et sa réalisation, interviennent deux petits versets. Ensuite, il y a encore la mitsva très importante, bien sûr, de l'agneau pascal, Korban Pessah, qui va donner son nom à la fête de Pessah, mais nous en parlerons une autre fois.
Deux petits versets, chapitre 12, versets 1 et 2, viennent nous parler d'un sujet qui est proprement inattendu. Comme si on n'avait rien de mieux à faire, alors que l'on est entre l'annonce de la dixième plaie et sa réalisation, alors qu'on est encore en pays d'Égypte. Comme il est dit dans le premier verset que je lis: Vayomer Hachem el Moshe veel Aharon be-eretz Mitsrayim. Dieu dit à Moïse et Aaron, en pays d'Égypte. On n'est pas encore sortis, on est sur le point de sortir, mais on n'est pas encore sortis. Tout se passe comme si on n'avait rien de mieux à faire que de nous donner, on va le voir tout de suite, l'ordre d'une mitsva double, concernant la sanctification du temps, ou si vous voulez, la constitution du calendrier hébraïque.
Alors que, nous allons le voir, cela concerne un avenir extrêmement lointain dans l'histoire d'Israël. On est encore en Égypte, on n'est même pas encore sorti, on n'a pas encore traversé le désert, on n'a pas encore conquis le pays d'Israël, donc à plus forte raison, on n'a pas encore constitué un Sanhédrin, un grand tribunal rabbinique de la nation d'Israël. C'est seulement à ce moment-là que la mitsva que nous allons lire prendra cours, celle de sanctifier les mois du calendrier.
Alors, quelle est la précipitation, l'urgence ? N'avions-nous pas des choses plus urgentes à dire comme directive au peuple d'Israël ? On le voit avec l'agneau pascal, ça au moins c'est quelque chose d'actuel. Mais ces mitsvot concernant le calendrier hébraïque, que font-elles ici ? Première réponse introductive, et ensuite nous rentrerons davantage dans le texte lui-même. Il faut comprendre, et c'est relié à mon introduction de tout à l'heure, que le ferment de l'esclavagisme, aux quatre niveaux que nous avons cités, est dans Mitsrayim. Mitsrayim, qui veut dire l'Égypte, vient en hébreu du mot tsar, qui veut dire étroit.
Dans ce pays de l'étroitesse, dans ce pays où l'on est à l'étroit, encore une fois sur le plan psychologique, mental, moral, cette étroitesse très grande, ce déterminisme qui empêche toute liberté humaine authentique, dépend d'abord et avant tout, c'est ce qui se révèle ici, de la libération du temps. Le temps égyptien est un temps d'esclavage.
Pour faire comprendre cela plus rapidement, je prends l'expression bien célèbre: « métro, boulot, dodo », vous connaissez ? C'est un peu de ça, c'est beaucoup plus encore que ça, mais cela permet de comprendre, je pense, de quoi l'on parle. Lorsque l'homme a un emploi du temps extrêmement prédéterminé, et pas par lui, mais par d'autres, par la société, par l'environnement, par tout ce qui fait que l'homme subit des déterminismes dont il faut absolument qu'il se rende indépendant, pour que ces déterminismes deviennent des contingences dont il faut tenir compte mais qu'il faut transcender, afin de pouvoir réaliser ce que nous sommes au niveau de l'être, et pas seulement au niveau du faire.
Il faut donc se libérer d'abord et avant tout du temps d'esclavagisme égyptien. Remarquez bien que les choses commencent à prendre une tournure. Les deux versets: Vayomer Hachem el Moshe veel Aharon be-eretz Mitsrayim. On est encore dans un espace d'exil, dans un espace d'esclavage. Alors ça va commencer par le temps. On va lire tout de suite le verset suivant: Hachodech hazeh lachem rosh chodachim, ce mois-ci sera pour vous le premier des mois.
Ça va commencer par la libération du temps hébraïque. Nous allons entrer dans le temps de Dieu, si vous voulez, pour sortir du temps de Pharaon et pour être en rupture avec ce temps d'esclavage. Et tout cela nous mènera finalement, mais ce n'est pas le sujet maintenant, à parachever cette libération, lorsque nous accéderons bien plus tard, bien sûr, avec quelques avatars en cours de route, à un espace de libération, deux libérations qui s'appelleront le pays d'Israël, le pays de Canaan.
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