Yehouda et Yossef, la rencontre des deux identités
Comment la paracha Vayigach montre la greffe de deux perfections, Yehouda et Yossef, dans un seul arbre.
Rav Yossef Attoun
Ensuite : Vayichlach : le verset des douze fils et le Youlad, 40 min
En bref
Le Rav Yossef Attoun commente la paracha Vayigash, où Yehouda s'avance vers Yossef, vice-roi d'Egypte qui ne s'est pas encore fait reconnaître de ses frères. Il montre que ce mot porte trois sens (jugement, apaisement, guerre) et que la scène est une épreuve décisive de la teshouva des frères. Il développe ensuite la figure double des deux messies, Mashiach ben Yossef et Mashiach ben David, en s'appuyant sur le Rav Kook.
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Shalom, paracha de Vayigash. Nous arrivons vers la fin du livre de Béréchit, mais on pourrait presque dire que l'essentiel est encore devant nous, et particulièrement dans cette paracha, qui est une paracha tournant dans le sujet qui nous préoccupe, à savoir la rencontre. Le mot Vayigash peut aussi vouloir dire rencontre.
C'est la rencontre entre Yehouda et Yossef. Vayigash, cela veut dire « il s'est avancé ». Nous allons en parler. Le Targoum Onkelos, qui, vous le savez, est une traduction-commentaire, rend Vayigash elav Yehouda par Ukrev levate Yehouda, c'est-à-dire « Yehouda s'est approché de lui ». Cette approche a beaucoup de sens différents, comme nous allons le voir tout de suite.
Rappelons simplement que nous nous trouvons après ce que nous avons lu à la fin de la paracha de Miketz: une situation presque impossible, voulue sciemment et même préparée habilement par Yossef, qui fait fonction de vice-roi d'Égypte. Son but est de mettre Yehouda en particulier, mais à travers lui les autres frères, en situation de faire la preuve de ce qui s'est passé: l'atteinte à la fraternité, l'atteinte extrêmement profonde et extrêmement douloureuse à la fraternité dont Yossef a été la victime. Comme nous le savons d'après le midrash et d'après les versets, ce qu'ils ont voulu pour le mal, Hachem l'a voulu pour le bien, puisque cela va permettre à toute la famille de se retrouver et de se réunir.
Mais cette mise en scène que Yossef a faite avec la coupe royale, la coupe de celui qui est pour les frères le vice-roi d'Égypte, et qu'ils ne connaissent évidemment pas, cette coupe a été trouvée dans le sac de Binyamin. Et c'est Yehouda qui s'est porté garant vis-à-vis de son père Yaakov pour Binyamin. N'oublions pas que Binyamin est fils de Rachel, alors que Yehouda est fils de Léa. Il y a ici une approche, mais qui est en même temps une tension extrême entre deux types d'identités à l'intérieur de la famille de Jacob.
Rappelons d'abord des choses connues. Avraham a eu deux fils. L'un était celui qui allait poursuivre la lignée de l'identité hébraïque: c'est Yitzhak. L'autre allait être ce qu'on appelle la klipa, comme l'écorce du fruit, dans le langage employé par la Hassidout ou par les kabbalistes. Il s'agit bien sûr de Yishmaël, celui qui aurait pu être, celui qui est quasi, celui qui est dans l'approximation, par rapport à Yitzhak, le fils qui continue la lignée d'Avraham.
Ensuite, après Yitzhak, il y a de nouveau deux fils, Jacob et Esaü. De nouveau, l'un, Jacob, est celui qui va s'appeler Israël, celui qui va continuer la lignée des patriarches, pour la fermer d'ailleurs, pour l'achever, alors qu'Esaü sera disqualifié.
Au niveau des fils de Jacob, il va donc y avoir douze fils. Chez chacun d'entre eux, il y a quelque chose de cette question, mais surtout chez les deux identités centrales des fils de Jacob, Yossef et Yehouda, il y a une rivalité d'identités. Il s'agit de savoir, pour eux, qui est le bon, qui est le vrai, qui est authentique, qui est celui qui va véritablement poursuivre la lignée des patriarches. Nous le savons, mais nous le savons a posteriori, grâce au texte biblique: toute la couche de Jacob est cachère, est authentique, chacun à sa manière. Il s'agit donc de faire la preuve qu'il existe différentes manières d'authenticité, différentes manières de s'appeler Israël, douze très exactement. Elles sont, encore une fois, représentées en prototype par Yehouda, fils de Léa, et par Yossef et Binyamin, fils de Rachel.
Dans cette mise en scène que Yossef, vice-roi d'Égypte, non reconnu par ses frères pour l'instant, met sur pied, il y a un test extrêmement dur, extrêmement profond et extrêmement vrai de la bonne émouna de la techouva des frères de Yossef, et de Yehouda en particulier. Yehouda prétend au leadership sur les frères dans leur ensemble, et il deviendra le roi d'Israël, la tribu royale. Il faut donc d'abord et avant tout qu'il passe cette épreuve ultime: il doit être capable de tenir ses engagements, d'être le garant de son frère, ce qu'il n'a pas su être à l'époque de la vente de Yossef.
Alors il est écrit: Vayigash elav Yehouda. Yehouda s'est donc avancé, et vayomer, il a dit: Bi adoni, on traduit en général « de grâce » ou « s'il te plaît », « mon seigneur ». Yedaberna avdekha davar be'ozne adoni, que ton serviteur puisse dire certaines paroles aux oreilles de mon seigneur, du prince. Ve'al yikhar be'apkha be'avdekha, et que tu ne te mettes pas en colère contre ton serviteur. Ki kamokha ke-Far'oh, car tu es comme le Pharaon.
Petite parenthèse, il y a ici une note un peu curieuse. Il lui dit: je vais te dire des choses à l'oreille, mais surtout ne te mets pas en colère. Tout de suite, les commentateurs font remarquer que si l'on dit à quelqu'un « je vais te dire quelque chose, mais ne te mets pas en colère », cela veut dire que tu auras de bonnes raisons de te mettre en colère. Par conséquent, malgré tous les avdekha et les « monseigneur », on voit bien qu'il y a dans cette approche, dans cette confrontation finalement, quelque chose de plus. C'est peut-être comme cela qu'il faudrait traduire Vayigash: il s'est confronté. Il y a trois dimensions. C'est ce que nous dit, entre autres, Rabbeinou Bahya, de l'école du Rambam et de Nahmanide.
Rabbeinou Bahya nous dit la chose suivante. Dans ce Vayigash il y a trois connotations. On trouve le mot Vayigash dans la Torah à propos du din, de la piyous et de la milhama. Le din, c'est faire justice. Comme il est dit dans le livre de Devarim: Venigeshou el ha-michpat, ils se présenteront devant le jugement. Il s'agit donc, première signification, de faire un jugement, d'établir un bilan. Il y a des comptes à rendre dans la relation, dans la confrontation entre Yehouda et Yossef.
Deuxième signification, dit Rabbeinou Bahya: la piyous. La piyous, cela veut dire apaisement, réconciliation. Comme il est dit au chapitre 14 du livre de Yehoshoua: Vayigeshou bnei Yehouda el Yehoshoua. Après qu'il y a eu des tensions sur l'héritage de la terre dans le livre de Yehoshoua, les gens de la tribu de Yehouda se sont avancés pour apaiser Yehoshoua, qui avait dit des choses pas très douces, pas très gentilles.
Troisième signification: la milhama, la guerre. On trouve dans la Torah que le verbe nigash, vayigash, vient parler d'une guerre, comme par exemple au livre de Chmouel Beit, chapitre 10: Vayigash Yoav veha'am asher immo la-milhama, Yoav s'est avancé, et tous les soldats qui étaient avec lui se sont avancés pour faire la guerre. Ces trois significations se trouvent dans le Tanakh tout entier, et pas seulement dans la Torah, bien sûr.
Rabbeinou Bahya dit qu'ici, dans notre verset Vayigash Yehouda, les trois sont là. Comment cela ? On trouve qu'il s'est avancé pour l'apaiser, puisque Yossef, vice-roi d'Égypte, qui ne sait pas que c'est lui, fait une mise en scène de grande stupéfaction et de grande colère: comment avez-vous osé porter …
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