Abraham face à Sodome : la justice et la bonté
Le débat d'Abraham avec Dieu sur Sodome, et pourquoi la rigueur doit l'emporter sur la bonté seule.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Yaakov, Essav et la bénédiction du puits de Rachel, 47 min
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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
Shalom et bonjour. Nous continuons notre étude du livre de Béréchit. Nous sommes dans le chapitre Vayera, c'est-à-dire le chapitre 18, et nous en sommes au verset 16, Vayakoum. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de l'annonce qui va être faite à Abraham de la destruction projetée de Sodome et de Gomorrhe, en hébreu Sedom Va'Amora.
Nous allons voir que c'est un débat extrêmement poignant. Il est bien connu, ce débat dans lequel Abraham va tenter, par sa prière, de sauver la ville de Sodome. Lisons un peu le texte: « Les hommes se levèrent et regardèrent en direction de Sodome, Abraham les accompagnait. » Évidemment, tout cela est une vision prophétique, donc tout cela se passe, si vous voulez, dans un monde extrêmement éthéré, supérieur. Abraham se voit donc en train d'accompagner les destructeurs de Sodome en direction de Sodome. D'ailleurs, l'expression Vayachkifou, ils ont regardé, signifie, selon la tradition orale, qu'ils ont regardé pour faire du mal. C'est-à-dire que c'est un projet destructeur: Vayachkifou al pnei Sedom.
Hachem amar: je prends ici le verset 17. Hachem amar, et Dieu a dit. Selon la tradition orale, à chaque fois qu'il est dit Hachem, c'est-à-dire « et Dieu », il ne s'agit pas de Dieu lui-même, mais de son tribunal, c'est-à-dire plus précisément de Dieu avec son tribunal. C'est pour la première fois dans l'histoire qu'on va faire participer un homme: on va communiquer à un homme le projet de jugement fait par Dieu.
Or, il est très intéressant de voir qu'il y a ici ces consécutifs, ces contemporains, de l'annonce de la naissance d'Yitzhak. C'est-à-dire qu'Yitzhak Avinu est un nouveau type de juste, un juste qui agit en fonction de ce qu'on appelle la midat hadin, c'est-à-dire la rigueur. Et de ce point de vue, il est très différent d'Abraham, qui est un juste de bonté, midat hessed, et qui connaît Dieu à travers la générosité, le Dieu créateur. Pour que l'histoire des engendrements d'Israël continue, pour que l'unité des valeurs se réalise, il faut qu'Abraham, qui est toute bonté, accepte d'être prolongé par un tsadik qui est toute rigueur, pour que se fasse l'unité des valeurs. C'est donc la raison pour laquelle, lorsqu'on annonce à Abraham qu'Yitzhak va naître, on lui annonce également que Dieu va juger.
C'est ce qu'il dit là: « Dieu disait: vais-je cacher à Abraham ce que je vais faire, alors qu'Abraham sera une nation grande et puissante, et que par lui seront bénies toutes les nations de la terre ? Car je l'ai connu, c'est-à-dire je l'ai élu, je l'ai aimé, afin qu'il éduque ses enfants et sa maisonnée après lui, afin d'observer le chemin de Dieu. » Et c'est quoi, le chemin de Dieu ? Eh bien, c'est en toutes lettres: laassot tsedaka oumichpat, afin de faire la justice et la générosité. Générosité, tsedaka; justice, mishpat. Alors justement, c'est tout un programme. Abraham, qui connaît le principe de la tsedaka, de la générosité, a du mal à admettre le principe de la justice, mishpat.
Lémaan: afin que Dieu amène sur Abraham tout ce qu'il avait promis de lui amener. Et donc il y a ici le débat. « Hachem dit: le cri de Sodome et de Gomorrhe est abondant, leur péché est très lourd. » Eredah na veéra: je vais donc descendre, c'est-à-dire je vais me révéler à Sodome, pour voir si le cri qui vient à moi, ils l'ont vraiment fait. Et dans ce cas-là, kala, je vais les détruire. Veim lo, eda: sinon, je verrai quoi faire.
« Les hommes descendirent, quittèrent l'endroit pour se rendre vers Sodome. » C'est-à-dire qu'Avraham voit Dieu descendre sous la forme de ses délégués qui arrivent à Sodome. « Avraham était encore debout devant Dieu. Avraham se présenta et dit: Ha'af tispé tsadik im rasha ? Vas-tu détruire le juste avec le méchant ? »
Et là, ça devient très important, parce que nous allons voir quelle est la stratégie qu'emploie Abraham pour s'opposer au principe même de la rigueur, du jugement, de la midat hadin. Le premier argument proposé par Abraham est un argument qui, a priori, admet le principe du jugement. Il dit: comment vas-tu détruire le juste avec le méchant ? Ce qui est supposé dans cette phrase d'Abraham, c'est qu'Abraham accepte la destruction du méchant. Il n'accepte pas la destruction du juste avec le méchant. C'est donc au nom de la justice qu'il vient s'opposer au jugement de Dieu.
De ce point de vue, on peut dire que le premier argument d'Abraham est un premier pion qu'il déplace sur l'échiquier. C'est-à-dire: de toute façon, même du point de vue de la justice, ce que tu veux faire, dit-il à Dieu, c'est injuste, puisque tu vas tuer tout le monde ensemble. Evidemment, dans la tête d'Abraham, il y avait quand même cette idée que peut-être cet argument n'est pas suffisant, parce que si c'est comme ça, Dieu va sauver les justes et seulement punir les méchants.
Il y a donc ici un deuxième argument d'Abraham, qui est contradictoire du premier. C'est au verset 24 du chapitre: « Peut-être qu'il y a cinquante justes dans la ville. Ha'af tispé velo tissa lamakom lémaan hamishim tsadikim asher bekirbah ? Serais-tu destructeur ? Ne pardonnerais-tu pas à l'endroit, au lieu, en faveur des cinquante justes qui sont en son sein ? » Alors là, on voit que le but d'Abraham est très différent. Il ne veut pas sauver les justes, il veut sauver les méchants. Il se sert des méchants pour sauver les justes. On voit donc qu'il y a ici une remise en question de l'idée même de la midat hadin.
D'ailleurs, le midrash met dans la bouche d'Abraham une très belle phrase: « Im din, atarotse en olam; im olam, atarotse en din. » Si tu veux la justice, il n'y a pas de monde; si tu veux le monde, il n'y a pas de justice. C'est comme si Abraham disait à Dieu: puisque tu as créé le monde, tu as accepté l'injustice, parce que la justice absolue n'existe pas dans ce monde. Tu as donc accepté de ne pas juger. Alors pourquoi jugerais-tu maintenant ? Abraham cherche les cinquante justes, mais en fait, son projet est de s'opposer même à l'idée de jugement, puisqu'il veut sauver même les méchants.
On peut se demander comment comprendre cette attitude d'Abraham. Il y a une tentation d'être émerveillé, d'être en extase devant l'abnégation d'Abraham, son désir de sauver tout le monde. Mais est-ce vraiment bien de vouloir sauver les méchants ? Réfléchissons un peu. Si on sauve les méchants, ils ne sont pas punis. Les méchants ne vont pas rester neutres, ils vont continuer à être méchants, ils vont continuer à faire des atrocités dans ce monde.
Je voudrais citer ici une image,, extrêmement effrayante, mais qui correspond quand même à notre problématique. Imaginons Abraham dans un camp de concentration, priant l'Eternel pour que les alliés ne bombardent pas les machines de mort, pour que les nazis ne soient pas tués. Il faut bien se dire que les habitants de …
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