Yaakov et le rêve de l'échelle, premier exil d'Israël
Le lieu de la prière du soir, le double sens de « le soleil est venu », et la promesse de retour à Beth-El.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Yaakov au puits : la fraternité et les sources de la vie, 22 min
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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
Ce passage de la paracha de Vayetsé décrit la première galout d'Israël, le premier exil, figuré à travers l'ancêtre éponyme d'Israël, Yaakov, qui à lui seul représente l'ensemble du peuple hébreu. Il quitte sa terre pour se rendre en exil, un exil volontaire, disons à moitié volontaire.
D'une part, il est poussé par la persécution, par la poursuite de son frère. D'autre part, il doit se marier avec quelqu'un de sa famille. Nous avons donc ici une sorte d'archétype qui nous explique comment se fait la galout.
Vayétsé Yaakov mibeer Chéva, vayélekh Haran. Yaakov sortit de Béer-Chéva et se rendit à Haran. Vayifga bamakom. Il rencontra le lieu. Qu'est-ce que signifie « il rencontra le lieu » ?
Les Sages ont vu ici la prière de Arvit, la prière du soir, instituée par Yaakov à ce moment-là. On comprend très bien pourquoi: le soir, c'est l'exil d'Israël, et la manière de rencontrer le Créateur à travers l'exil, c'est justement à travers la prière du soir. Dans cette prière, il y a l'obscurité, l'absence, qui est ressentie de manière très forte, et elle va être dominée par la prière d'Israël, et dans ce cas précis par celle de Yaakov.
Vayifga bamakom, vayikra... « Il invoqua l'Éternel qui est appelé Lieu. » Il est appelé Makom. Parce que lorsqu'on quitte justement le lieu d'Erets Israël, on va chercher une sorte de lieu métaphysique auquel on peut se référer, et c'est évidemment la prière qui va donner ce substitut. Donc « il rencontra le lieu » veut dire qu'il a fait la prière du soir.
Vayalin sham, vayitsh kiva hachemesh. Il passa la nuit là, car le soleil s'était couché.
Il prit des pierres de l'endroit, en mit à sa tête et se coucha en ce lieu. Qu'est-ce que Ba Hachemesh, le soleil s'était couché ? L'expression hébraïque a un double sens. Pour dire « le soleil s'est couché », on dit en hébreu Ba Hachemesh, « le soleil est venu ». Mais cela aurait très bien pu être compris dans un autre sens: Ba Hachemesh, « le soleil est arrivé », c'est-à-dire que le soleil s'est levé.
D'accord ? La règle hébraïque, l'usage, c'est que Ba Hachemesh veut dire qu'il s'est couché. Mais cela veut dire également autre chose: quand le soleil d'Israël se couche, c'est le moment venu pour un autre soleil de se lever. Selon ce que nous avons étudié dans d'autres études, il est évident que ce soleil-là ne peut être qu'Essav. Il y a un moment dans l'histoire où Israël disparaît de la carte politique, et c'est Essav qui va maintenant dominer le monde à la place d'Israël, et ceci jusqu'au retour de l'exil.
En effet, au retour de l'exil, dans la paracha de Vayichlah, quand Yaakov revient au pays de Kena'an, il est dit: Vayizra'ah lo hachemesh, « le soleil se leva pour lui ». Cela veut dire que jusqu'à présent, il ne brillait pas pour lui, il brillait pour quelqu'un d'autre, et ce quelqu'un d'autre, c'était Essav. Une fois Yaakov victorieux de l'ange d'Essav, le soleil peut maintenant briller pour lui.
Donc, ici, le soleil s'est couché: cela veut dire qu'Israël rentre dans la clandestinité de l'histoire. L'histoire d'Israël va continuer, mais dans le ghetto. Et c'est dans l'intériorité de la vie, dans les prières, dans la vie intérieure d'Israël, que va se faire la rencontre avec le Créateur.
Vayahalom, il rêva. Évidemment: quand on est dans une situation où le monde n'est plus ce qu'il devrait être, on ne peut que rêver. Et c'est à travers le rêve qu'on continue l'existence d'Israël.
Véhinè sulam, voilà qu'il y avait une échelle. La forme hébraïque n'est pas très claire: « il a rêvé, il y avait une échelle ». On aurait dû dire « il a rêvé d'une échelle » ou « il a rêvé qu'il y avait une échelle ». Et même l'hébreu n'est pas très clair, à moins d'admettre ce que dit le Midrash: quand on rêve, on est soi-même une échelle. C'est le rêve qui va servir d'échelle entre le ciel et la terre.
Donc Véhiné sulam, il était devenu lui-même une échelle, parce qu'il rêvait. D'ailleurs, si l'on fait le calcul de la guématria, la valeur numérique du mot sulam est équivalente à celle du mot Sinaï. Le Sinaï, lieu de la Révélation, est en quelque sorte la réponse à l'appel du rêve: le rêve appelle lui aussi une relation avec le ciel.
Mutsav artsah, véroshô maguia hachamaïmah. On traduit d'habitude « installée sur la terre, et dont le sommet touchait le ciel ». Il y a ici une petite difficulté grammaticale, car ar-tsa veut dire « en direction de la terre ». Cela voudrait donc dire que l'échelle est posée dans le ciel et qu'elle est dirigée vers la terre. Mais dans le second membre, véroshô maguia hachamaïm, « sa tête atteignait le ciel », cela signifie que les pieds de l'échelle sont posés sur la terre et que l'échelle se dirige vers le ciel.
Y a-t-il un problème ? Le professeur André Neher, zikhrono livrakha, expliquait qu'il y avait en vérité deux échelles. Il y en avait une dont le point de départ était dans le ciel, et une autre dont le point de départ était sur la terre, et les deux ne se rencontraient pas. Il y avait une sorte de vide entre les deux. Pour aller du ciel à la terre, il n'y a pas d'ascension linéaire et ininterrompue, une gradation permanente où l'on monte échelon après échelon jusqu'à atteindre le ciel. À un moment, il faut faire un saut dans le vide, ce qui est dangereux, parce que dans le vide on n'a rien à quoi s'accrocher.
Le professeur Neher expliquait cela comme la difficulté existentielle qu'il y a à passer de l'immanence à la transcendance. Cet enracinement de l'identité humaine dans le terrestre doit se libérer de son écorce pour pouvoir s'accrocher au céleste, et ce n'est pas évident. Il se crée dans l'homme une sorte de brisure intérieure, qui est précisément le conflit entre transcendance et immanence, et qu'il faut surmonter pour passer d'un stade, d'une première échelle, à l'autre. D'accord ?
Véhiné malakhè Elohim o'lim vé yordim bo. Et voici que des anges de Dieu montaient et descendaient en lui. Qu'est-ce que « en lui » ? Cela peut renvoyer à l'échelle, mais dans ce cas précis il s'agit du rêveur lui-même: des anges montaient en lui et descendaient en lui. Cela ne correspond pas tout à fait à l'image habituelle, puisque les anges sont supposés, selon l'imagerie populaire, être dans le ciel. On devrait dire que les anges descendaient et montaient. Ici, ils montent, et ensuite ils descendent.
Les anges en question sont donc les anges de la pensée de Yaakov. Ils sont en contact avec le haut: ils montent pour redescendre. On a là une image qui ressemble à ce que nous avons vu à propos de l'Akédat Yitzhak, où, lors de la Akéda, Avraham et Yitzhak montent vers la montagne pour en redescendre. Et l'on voit donc que l'échelle représente ici le double mouvement du judaïsme: d'une part la volonté …
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