La tour de Babel et le troisième terme : l'unité
Pourquoi la diversité sans unité mène à la violence, et comment Abraham propose une voie entre uniformité et division.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Abraham descend en Égypte : deux famines, deux projets, 50 min
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Bonjour. Nous continuons notre étude de Béréchit, au chapitre 11, qui traite de la tour de Babel. Je tiens à rappeler quel était le problème fondamental de la génération qui a construit la tour de Babel. Selon notre analyse, il s'agissait du problème de l'unité et de la diversité. Nous avons exposé dans un des derniers cours le problème de la dualité, c'est-à-dire l'alternative dans laquelle se trouvait l'humanité à l'époque, et que nous retrouvons jusqu'à nos jours: celle de l'unité ou de l'uniformité.
La première possibilité consiste à dire que chacun va conserver sa différence. Mais lorsqu'on tente de conserver sa différence, il se crée une tendance à vouloir imposer sa spécificité aux autres, ce qui finalement donne dans l'impérialisme. On essaie de s'imposer, d'imposer sa particularité aux autres, parce qu'on refuse aux autres le droit d'être autres que moi. C'est la première possibilité, c'est donc la division totale, qui ne peut finalement amener que la violence.
La deuxième possibilité, qui n'est finalement pas moins problématique, c'est de créer une civilisation totalement uniforme. On va créer une globalité. Aujourd'hui, on parle de globaliser le monde: on va créer une sorte de civilisation unique dans laquelle, finalement, la diversité n'aura pas sa place. On peut également, dans un monde de ce genre, considérer que les civilisations sont des cas particuliers d'une grande civilisation supranationale et cosmopolite.
Mais on tombe ici dans un autre problème, c'est de faire disparaître la richesse de l'identité humaine. On peut dire que cette tentative de créer une situation uniforme a échoué, puisque la tour de Babel, elle, n'a finalement pas réussi. Mais de quelle manière ? Voyons ce que dit le texte de la Torah au chapitre Youdalef au verset 5.
« Dieu descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient construites. Dieu dit: ils sont un seul peuple et une seule langue, ils n'ont que commencé à faire. Ils risquent de réussir ce qu'ils ont entrepris. » Que veut dire: ils risquent de réussir ?
Cela veut dire quoi ? On a souvent l'idée que la rencontre avec le Créateur efface l'individu. Quand je m'imagine une rencontre avec le Créateur du monde, je m'imagine a priori que cela vient m'écraser, que ma vie n'a plus de sens. Or, selon l'enseignement de la Torah, c'est exactement le contraire: c'est lorsque le Créateur se révèle que chacun prend conscience de sa spécificité. Car le Créateur est celui qui a voulu la diversité des hommes, la diversité des êtres.
Donc, à partir du moment où je rencontre celui qui a voulu que j'existe, je prends profondément conscience de ce que je suis et de la différence que j'ai avec les autres hommes. Paradoxalement, c'est la révélation qui a entraîné la diversité. Prenons pour exemple l'événement bien connu de la révélation de Dieu au mont Sinaï. Tel que c'est écrit dans la Torah, on a effectivement l'impression que le peuple est écrasé par la révélation.
Quoi de plus approprié que le verset du livre des Tehillim, au chapitre 29, dans lequel il est dit: « Kol Hachem baKoa'h », « La voix de Dieu se fait entendre avec puissance ». Il faut simplement compléter cela par l'enseignement de la tradition orale, qui demande: que veut dire « avec puissance » ? Et répond: « Lefi kochó chel kol ehad vé'ehad », selon la force de chacun de ceux qui l'écoutaient. C'est comme si Dieu s'était mis au niveau, à la longueur d'onde, de chacun des enfants d'Israël lorsqu'il a parlé.
On voit donc que la rencontre avec le Créateur entraîne la diversité, parce qu'elle donne à chacun le sentiment de sa légitimité, la légitimité de son être. Il y a une petite prière que l'on récite le matin, lorsqu'on ouvre les yeux encore dans son lit: « Modé ani lefanékha », « Je suis reconnaissant devant toi ». Le Rav Kook enseigne que cela veut dire que mon moi, en hébreu ani, commence à exister quand je suis devant toi, lefanékha.
Quand je ne suis pas devant toi, quand je ne suis pas devant le Créateur, je risque de me sentir englouti par les forces de la nature, par la grandeur du monde. Mais à partir du moment où je rencontre celui qui m'a donné la vie, je prends conscience de mon être.
On peut donc dire que la tour de Babel a échoué parce qu'il y a eu une révélation de Dieu aux hommes. Cette révélation est antérieure à la révélation du Sinaï, et il en est resté quelque chose dans la mémoire collective des hommes. Les hommes se rappellent qu'au début de leur histoire, Dieu s'est révélé à eux. Dans toutes les mythologies antiques, on parle d'un temps appelé âge d'or, un temps où les dieux étaient sur la terre. Quand on dit que les dieux étaient sur la terre, c'est la manière qu'avaient les païens de dire que le Créateur du monde s'est révélé à nous, qu'il fut un temps où il y a eu cette proximité entre lui et nous.
Et cela veut dire que le projet de la tour de Babel ne peut pas réussir, mais qu'il y a un danger à cet échec. Si effectivement les hommes reviennent à leur spécificité, à leur différence, il va y avoir à nouveau la violence. Alors comment régler le problème ? Uniformité, ou diversité et violence: il y a une solution.
La solution est donnée par Avraham Avinou, qui apparaît à partir de ce moment-là. Il ne faut ni uniformité ni diversité, il faut un troisième terme, qui est l'unité. L'unité, en hébreu Achdout, se distingue de l'uniformité, qui se dit Achidout: c'est une situation dans laquelle chacun garde son identité spécifique, mais où il existe une finalité commune à tout le monde, qui fait que tout le monde œuvre pour cette chose-là.
Par exemple, dans le cas des soixante-dix nations, il est important que chaque nation garde sa spécificité pour contribuer à la richesse de l'humanité. Mais il est aussi nécessaire qu'il y ait une soixante et onzième nation, qui soit une sorte de foyer autour duquel se focalise l'ensemble des nations: la nation hébraïque, qui n'a pas de spécificité mais, au contraire, a une vocation universelle. C'est donc pour la première fois qu'apparaît dans l'histoire une nationalité, un nationalisme qui n'existe pas pour se différencier des autres, mais au contraire pour faire l'unité des autres.
Pour cela, il faut anticiper un peu et voir le chapitre 12, dans lequel Abraham est élu. « Va yomer Hachem el Avram: lekh lekha mééretsekha ouméoladetekha ouméibet avikha »: Dieu dit à Abraham: va-t'en de ton pays, de ton lieu de naissance et de la maison de ton père. Puis, après plusieurs promesses, il est dit au verset 3: « Venivrekhou bekha kol michpekhot haadama », en toi seront bénies toutes les familles de la terre. C'est-à-dire que tu vas devenir un foyer autour duquel toutes les nations vont se reconnaître. C'est cela, la vocation d'Abraham.
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