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Le judaïsme face au fondamentalisme, la liberté d'interpréter

Comment la halakha peut dépasser sa lettre au nom de la dignité humaine et de l'égalité, selon Rivon Krygier.

12 min

Ensuite : Le sionisme, paradigme du désenclavement juif, 8 min

Début du cours (texte)

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Chers amis, comme vous tous, probablement, nous sommes dans une situation post-traumatique après ce qui s'est passé le 7 octobre et ce qui en a suivi. Je voudrais creuser la chose, cette crise, aller plus au cœur de la crise et vous soumettre rapidement l'une ou l'autre réflexion, parce que le temps est très court. D'abord, nous rafraîchir la mémoire.

Nous sommes sous le choc du 7 octobre, mais Israël est en état de choc avant le 7 octobre. Le pays est déchiré autour de la réforme judiciaire, et je soutiens que dans ce débat, il n'y a pas d'un côté les bons et de l'autre les méchants. Il y a un enjeu de société, un enjeu capital, qui révèle un malaise existentiel.

La menace n'est pas simplement externe, il y a aussi une menace d'implosion qui touche par ricochet l'ensemble du monde juif, qui bien entendu s'identifie largement à l'État d'Israël et dépend aujourd'hui très largement de lui pour son identité. Est-ce qu'on peut fermer la porte ? C'est assez gênant. On ne peut pas aujourd'hui régler les questions de conflits extérieurs sans les mettre en relation avec les conflits intérieurs.

Parce qu'à l'intérieur de la société d'Israël, il y a un débat sur les ambitions de cet État, la vocation de cet État, les priorités de cet État. Dans ce puzzle, la religion joue un grand rôle, un rôle qu'on a souvent laissé de côté, en estimant que dans le conflit, on instrumentalise la religion pour défendre des positions géopolitiques. Alors qu'à mon sens, c'est souvent le contraire qui se passe: on instrumentalise le géopolitique à des fins religieuses, c'est-à-dire à des visions religieuses. De toutes sortes, il y a différentes religiosités en Israël. Il y a différents types de rêves messianiques.

Il y a un rêve ultra-nationaliste qui considère que le Messie n'arrivera que si l'État d'Israël conquiert toute la terre originelle jusqu'à Damas, et il y a des citations explicites dans ces groupes. D'autres disent qu'on ne bougera pas tant que le Messie n'arrivera pas, mais considèrent que leur contribution à l'État d'Israël consiste à prier plutôt que de faire l'armée et d'accepter la conscription.

Moi, je veux bien, et j'accepte largement que l'on critique le système judiciaire, que l'on considère qu'il est faillible, que l'on considère qu'il y a des abus. Mais un État qui n'a pas de système judiciaire pour défendre des valeurs fondamentales d'égalité devant la loi, ce n'est plus un État de droit. Et personnellement, alors que je suis spirituellement engagé sur un plan religieux, s'il y a un cauchemar que j'ai dans la tête, c'est l'état de la halakha. Parce que l'État de la halakha serait un État de loi fondamentaliste.

En ce moment même, à la Knesset, on est en train d'établir des lois qui ne se font pas au nom de grands principes, mais d'un marchandage entre groupes, dans lequel la partie religieuse va obtenir un élargissement des prérogatives des tribunaux rabbiniques, pour que, en situation de divorce, une femme n'ait plus le droit de requérir de se présenter devant une cour civile, mais soit contrainte de passer devant une cour rabbinique exclusivement masculine. On a eu beaucoup de témoignages de ça, on pense au fameux film d'Elkabetz, on sait ce qu'implique cette obligation d'aller se rendre devant des tribunaux rabbiniques qui, en l'État aujourd'hui, ne sont pas égalitaires.

Oui, en Israël, je parle. Est-ce que je peux terminer mon intervention ? Je suis venu ici pour faire réfléchir. Vous n'êtes évidemment pas du tout obligés de souscrire à mes idées.

Mon inquiétude consiste simplement à dire que dans un système que l'on veut à la fois démocratique et d'identité juive, si l'État d'Israël reste fidèle à sa déclaration d'indépendance d'être un État démocratique et juif, sans oublier le mot juif, bien sûr, mais sans oublier le mot démocratique, il y a des valeurs qui doivent être défendues. Parce que le fondamentalisme menace toute la civilisation. Et vouloir pointer uniquement, à juste titre, les fondamentalistes musulmans, les ayatollahs de toutes sortes qui essaient d'imposer une charia médiévale, pour ne pas dire régressive, cette menace-là existe à l'intérieur du peuple juif, parce que les idées démocratiques sont considérées par certains comme des idées grecques et étrangères.

Je ne suis pas seulement convaincu, mais j'ai même produit un décret pour dire qu'à l'intérieur de la tradition rabbinique, et quand je dis la tradition rabbinique, j'entends l'orthodoxie la plus cachère, il y a de très grandes figures qui ont défendu l'idée de démocratie, et qui ont considéré que les valeurs fondamentales de la tradition juive sont égalitaires. Tout simplement parce que le verset fondamental sur lequel la Bible se constitue, c'est que l'être humain a été créé à l'image de Dieu. Tout être humain, masculin et féminin, il les a créés. C'est le verset qui est dans Genèse.

C'est tellement décisif que des rabbins, au nom de ce verset, ont, au XIXe siècle, mais surtout au XXe siècle, désapprouvé l'esclavage. Je voudrais vous dire, avec un tout petit peu d'histoire: on parle de la sortie d'Égypte sur le thème. Nous sommes marqués par l'idéal de liberté, mais le droit biblique et talmudique légifère et accepte l'esclavage. Il y a une distinction entre l'esclave hébreu et l'esclave cananéen, c'est-à-dire l'esclave qui n'est pas hébreu.

L'esclave hébreu doit être libéré au bout de six ans. L'esclave cananéen, selon l'interprétation biblique et rabbinique de Maïmonide, ne doit jamais être libéré, ni lui, ni toute sa descendance. Maïmonide inclut ça dans les 613 commandements. Et pourtant, des rabbins, qui ont été confrontés à la question de l'émancipation de l'esclavage au XIXe siècle, par la suite, ont estimé, ce n'est pas ici le moment de faire la construction, mais on peut retrouver leurs écrits, ont estimé que l'esclavage, selon la Bible et le Talmud, a été un mal nécessaire en raison des conditions sociales qui étaient ce qu'elles étaient, mais que fondamentalement, si les conditions le permettent, si la société peut se passer de l'esclavage, cette idée-là devient étrangère.

Pourquoi ? Dit par exemple le rav Nahum Rabinovitch: parce que tout être humain a été créé à l'image de Dieu, et qu'un homme ne saurait acheter et posséder un autre être humain. Ce propos, ce n'est pas un propos réformiste. Ce sont des figures rabbiniques, des grandes figures, qui ont défendu la démocratie.

Je voudrais vous dire simplement, pour terminer, parce qu'il faut être courant, il existe de très nombreux exemples. Si le pouvoir judiciaire n'est pas tout, dans le judaïsme, la halakha, la loi juive, n'est pas tout. Derrière, en arrière-fond de la halakha, il y a des principes qu'on appelle méta-halakhiques, des valeurs fondamentales, qui font qu'en certaines situations, la décision pratique change.

Quelqu'un a dit récemment, et je termine, que la démocratie, les principes de droit et d'égalité en Israël, c'est comme le Chabbat. On ne doit pas le transgresser. Mais même le Chabbat, dans des circonstances particulières, mais uniquement exceptionnelles, est transgressé s'il s'agit de sauver la vie humaine. Mais cette transgression n'est pas pour saper l'alarme. Quand elle doit se faire, elle se fait parce qu'on veut obéir à un principe qui est encore supérieur, …

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