L'hébreu, langue du sionisme : verbalisation et nativisation
Comment l'Haskala, les lecteurs d'Odessa et les premiers enfants parlant hébreu ont fait de la langue un ressort du projet national.
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L'hébreu est-il une langue sioniste ? Voilà une question stupide. On pourrait penser, par exemple, est-ce que le français est une langue jacobine ? Est-ce que l'anglais est une langue victorienne ? Est-ce que le russe est une langue bolchevique ou poutiniste ? Est-ce que... Ah, ça devient plus intéressant. Est-ce que l'italien est une langue risorgimentale ? Ça devient beaucoup plus pertinent, parce qu'il y a des affinités profondes et des analogies entre le Risorgimento italien et le sionisme.
Je commence par deux sources intéressantes. L'une, pas tellement bonne, de Ron Cousart, qui s'appelle Hebrew and Zionism, a Discourse Analytic Cultural Study. C'est intéressant, mais très marqué par cette discipline parasitaire qui s'appelle Discourse Analysis, l'analyse du discours. Et surtout, c'est très, comment dire, déjà post-sioniste en 2001. En revanche, je vous recommande beaucoup Benjamin Harshav, Language in Time of Religion. Excellent.
Et après avoir présenté vaguement des sources, je voudrais entrer dans le vif du sujet. Pour aborder la question de savoir si l'hébreu est une langue sioniste, je vais procéder à une véritable transgression, qu'on appelle en grec antanaclase. Je vais renverser la proposition: je ne vais pas poser la question de savoir si l'hébreu est une langue sioniste, mais si le sionisme parle hébreu. Et c'est vrai qu'il parle plutôt hébreu, même si on peut être sioniste sans connaître un mot d'hébreu, ou en connaissant peut-être une dizaine de mots d'hébreu, comme Theodor Herzl, qui avait un hébreu tout à fait ridicule.
Il se trouve qu'à un certain moment dans l'histoire du sionisme, le sionisme politique, assez théorique, de Theodor Herzl, qui avait voulu en fait projeter un État comme une tabula rasa, Judenstaat, Medinat HaYehudim, l'État juif, eh bien, ce sionisme très théorique, pas hébraïsant, a été supplanté par les continuateurs des Hovevei Tsion, qui, après la mort de Herzl en 1904, ont pris en quelque sorte le leadership du mouvement sioniste. Or, c'est là qu'intervient le rapport particulier des juifs, en majorité juifs russes, à l'hébreu, puisque c'est en Russie que la Haskala, fondée à Berlin vers 1780, avait connu son véritable essor.
Et les juifs de Russie, n'ayant pas vraiment accès à la langue russe, parlant plutôt mal le russe, à l'exception de quelques privilégiés, se sont rabattus sur l'hébreu comme langue de la culture, à une époque où ils étaient en quelque sorte reléguée, non pas seulement géographiquement dans la zone de résidence, mais aussi socialement. Donc l'hébreu comme consolation de leur état de sujets de seconde zone des méchants tsars.
Et donc, pour bien apprécier le rapport profond entre le sionisme et l'hébreu, tout en reconnaissant évidemment qu'on peut être sioniste dans d'autres langues, essayez d'utiliser trois mots-clés. J'essaie de simplifier au maximum, parce que je sais que j'avais seulement douze minutes. Les trois mots-clés sont les suivants, retenez-les bien. Un: à ce cas-là, je viens d'en parler, je préciserai de quoi il s'agit de façon plus détaillée dans le cadre du judaïsme russe du XIXe siècle. Deux: verbalisation. Trois: nativisation. Pour bien apprécier les trois processus qui vont nous permettre de comprendre comment l'hébreu et le sionisme ont partagé, comment la résurrection nationale, Tkouma Léoumit, a partagé avec Tehiyat haLachon, la résurrection de la langue...
Donc la Haskala est un moment historique très important, parce que s'il n'y avait pas eu la Haskala, il n'y aurait pas eu le sionisme. La Haskala, c'est le moment où l'on essaie, en hébreu, parfois en allemand (à Berlin, mais en Russie, c'était plutôt en hébreu), de moderniser l'horizon cognitif et culturel des juifs d'Europe orientale, essentiellement en Russie et en Pologne russe. La Haskala permet en fait d'ouvrir les juifs à la modernité moyennant un processus intense de traduction de textes, soit scientifiques, soit pseudo-scientifiques, soit de vulgarisation, soit de bonne littérature, Balzac, Dickens et autres auteurs européens, en hébreu.
Pour traduire ces textes modernes en hébreu, il a fallu faire violence à la langue hébraïque, la rénover, et surtout la laïciser. L'hébreu cesse d'être Lachon HaKodech, langue de sainteté, et il devient, pour reprendre l'expression de la Haskala, la langue de Yefet. Vous vous rappelez de Yefet, qui est un des descendants de Noé ? Yefet est en fait celui qui est à l'origine du mot Ivri, hébreu. Cette modernisation de la Haskala a été essentielle, parce que c'est grâce à elle que les juifs d'Europe orientale et les juifs du monde ont peu à peu pris conscience du fait qu'ils n'étaient pas seulement une communauté religieuse, mais un peuple, une nation, capable de rénovation.
Et qui dit rénovation dit, en fin de compte, aspiration à une résurrection nationale, dans un cadre éventuellement de récupération de la souveraineté perdue. Évidemment, récupération de la langue, qui avait cessé d'être une langue vernaculaire, une langue parlée, pour n'être plus qu'une langue véhiculaire et une langue de culture. La Haskala a changé ces choses.
Je reste dans la Haskala. En 1853, un obscur instituteur de Kovno, Kaunas, Avraham Mapou, publie le premier roman en hébreu, Ahavat Tsion, L'amour de Sion, un livre qui raconte une histoire d'amour qui se passe à l'époque d'Isaïe et du roi Ézéchias, au VIIIe siècle avant l'ère vulgaire. Ce livre a été une révolution dans tout le monde juif, pas seulement pour les juifs russes, amateurs d'hébreu, mais aussi dans tout le monde juif.
Par exemple, dès 1889, c'est-à-dire environ trente-six ans après l'apparition de Ahavat Tsion à Villeneuve, ce livre a été traduit en judéo-arabe tunisien par un certain Masoud Marek, et le livre en arabe s'appelle, en substance, L'histoire de la nation et de l'amour. C'est-à-dire que ce Masoud Marek a très bien vu que ce livre ne parlait pas seulement d'une histoire d'amour entre deux tourtereaux à l'époque d'Isaïe. Il a compris que ce livre était en puissance le noyau d'une régénération nationale.
Et c'est tout à fait illustratif et emblématique que le mouvement proto-sioniste des Hovevei Tsion, Ribat Tsion, L'amour de Sion, ne soit autre qu'une traduction de Ahavat Tsion, L'amour de Sion, en hébreu mishnaïque. Donc vous avez ici toutes les conditions nécessaires pour le deuxième stade, qui est celui de la verbalisation.
La verbalisation, c'est quand des juifs à Odessa, par exemple, ou bien à Varsovie, ou bien à Vilna, ces trois grandes villes de l'horizon culturel juif d'Europe orientale, décident, de façon sporadique et parfois spontanée, d'apprendre par cœur des pages entières des livres qu'ils lisent, et de jouer l'hébreu, de le jouer comme si l'hébreu était une langue encore parlée. Celui qui a poussé ce jeu le plus loin, évidemment, c'est Eliezer Ben-Yehouda, auquel est consacrée une grande partie du livre de Harshav sur Hebrew and Zionism, plutôt dans une optique de démythification. Mais il fallait quand même le faire: se mettre à parler comme un livre, faire ce qu'on fait quand on va au théâtre, n'est-ce pas ? Quand un acteur récite Racine ou Molière, il sort le livre de sa poche et il le verbalise sur scène.
Eh bien, il s'est produit à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, entre Odessa, Jaffa et Jérusalem, une action de verbalisation du texte: les gens ont décidé de jouer …
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