Eli Sharabi et la force de la tradition en captivité
Comment les rites du Chabbat et les prières ont soutenu un otage dans le tunnel du Hamas.
Ensuite : Du juif à l'hébreu : Israël après le 7 octobre, 15 min
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Moi, je ne vous ai pas préparé de discours, parce qu'on a entendu des discours depuis ce matin. J'ai voulu simplement vous lire un texte que j'ai traduit. Ce texte ne répond pas à toutes les questions qu'on a posées depuis ce matin. Qui est en face de nous ? Qui sont nos ennemis ? Comment se définit-on par rapport à nos ennemis ? C'est un texte qui nous renvoie à nous, à notre identité, à qui nous sommes, nous, les juifs israéliens.
Je vais donc vous lire ce texte que j'ai traduit, et qui vient de paraître en français. Il n'est pas encore disponible, mais ça va bientôt être le cas. C'est un extrait du livre Otage d'Eli Sharabi. Pour moi, ce texte est fondateur, il est fondamental, parce qu'il m'a renvoyé à quelque chose que j'avais en moi, que je ne comprenais pas et que je n'arrivais pas à exprimer. Je vais vous le lire.
Et vous allez voir que je ne peux pas m'empêcher de pleurer à chaque fois, parce que c'est vraiment quelque chose d'incroyable. Je vous le dis.
Parallèlement aux moments difficiles que nous traversons, aux disputes, à la faim, aux foules humiliantes, aux disputes entre nous, nous nous efforçons de construire des moments qui nous unissent. Quatre personnes dans les tunnels du Hamas, qui nous unissent, les quatre. Des moments de complicité. Au cours de ces moments, au fil de la journée et de la semaine, nous laissons place à la tradition et à la religion.
Je ne suis pas religieux, mais ce monde ne m'est pas étranger. Je viens d'une famille traditionnaliste. J'ai passé de nombreuses heures de mon enfance à la synagogue, à prier pendant les Chabbat et les jours de fête. Et je fais le kiddouch avec Liane et les filles à la maison le vendredi. Cependant, je mène une vie très laïque, et je suis heureux de cette vie. Ici, dans le tunnel, ces instants de tradition me donnent de la force. Ils me remplissent.
Même les premiers jours de captivité, je marmonne constamment la prière Chéma Israël. Sans réfléchir à sa signification, je la marmonne simplement, encore et encore, comme un mantra qui me fortifie. Chaque matin, Elia, un de ses compagnons de détention, récite à voix haute les bénédictions de l'aube. Il les connaît par cœur, car il a été élevé dans la religion.
Il nous bénit, nous nous tenons debout et nous répondons « Amen » après chaque bénédiction. C'est ainsi que nous commençons chaque journée. Il est resté 91 jours dans le tunnel.
Chaque vendredi soir, nous faisons le kiddouch. Peu importe ce que nous avons traversé la semaine, s'il y a eu ou non des disputes, des frustrations, des chagrins ou des douleurs. Peu importe notre apparence, l'état de notre espace, l'état des toilettes, la puanteur de l'air. Peu importe quand et comment fut notre dernier repas, peu importe ce que nous, geôliers, on dit ou non, et peu importe l'obscurité qui nous entoure: nous nous rassemblons tous les quatre en silence et écoutons Elia, qui tient une coupe d'eau et récite à voix basse et tremblante.
Avant le kiddouch, je chante la bénédiction et Eshet Hayil, le poème de la femme de valeur. Je chante les yeux fermés, et je pense aux femmes de ma vie: ma mère, mes sœurs, Liane, Noya et Yaël. Elles ont été tuées cinq minutes après qu'il a été fait prisonnier. Et Liane ne connaît pas cette bénédiction. Je lui en apprends les paroles. Et lorsqu'elle commence à la connaître, chaque vendredi, nous la chantons ensemble.
Ensuite, nous partageons le pain, c'est-à-dire le morceau de pita que nous avons spécialement conservé pour cette bénédiction. Tout comme les souvenirs liés au jour de fête. Chaque Chabbat, nous évoquons des souvenirs et nous racontons des histoires. Chacun revit ses expériences du Chabbat à la maison, les plats qu'il cuisine ou mange habituellement.
À la fin du Chabbat, Elia nous chante des chants de fin de Chabbat. Il chante et nous chantons avec lui: Eliahou le prophète, et aussi celui qui distingue le saint du profane, ses péchés seront pardonnés. Ce sont des hymnes que mon père chantait, et ce souvenir me réchauffe le cœur.
Je ne sais pas si je ressens la présence de Dieu dans ces moments-là, mais je ressens de la force. Cela me donne de la force, cela me relie. Cela me relie aux gens, à la tradition, à l'identité. Cela me relie à ma famille, à mon enfance. Cela éclaire mon pourquoi, le pourquoi survivre, pour qui et pourquoi. Cela évoque les images d'une enfance douce et fugace.
Des souvenirs de mon père, de ma mère, un châle de prière blanc, les prières du Chabbat, la coupe de vin, des bougies à la fenêtre, l'arche d'alliance ouverte, les rouleaux de la Torah, un chantre à la voix envoûtante, une nappe blanche étendue sur une table. La vie, donc, et tout ce qui est loin d'ici.
Cela me rappelle encore et encore ceux qui m'attendent: ma mère, mes sœurs, mes frères, Liane, les filles. J'imagine mon retour parmi eux, j'imagine les câlins. J'imagine mes êtres chers et bien-aimés m'entourant de lumière et me murmurant: « Chabbat chalom Eli, Chabbat chalom, c'est bon que tu sois de retour. »
Alors, pour ceux qui posent la question de l'identité, je ne sais même pas s'il faut la poser. Parce qu'on a tous, au fond, dans notre intimité, cette identité qui est présente, qui est là. Ce n'est pas la peine de la chercher en permanence. Et dans des circonstances extrêmes, des circonstances qu'on ne peut même pas imaginer, elle revient: cette identité est présente en nous.
Et je vous remercie de m'avoir écouté.
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