Israël entre souveraineté, autonomie stratégique et solitude
Sarah Fainberg analyse le lien entre indépendance politique, dépendance militaire envers les États-Unis et choix de la solitude.
Ensuite : Idéal, idéalisation et deuil face à la guerre, 16 min
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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
Boker tov. Je vais vous faire une confidence: je souffre du syndrome de l'imposteur, comme beaucoup de femmes, et c'est très difficile de parler après Georges Bensoussan. Souhaitez-moi donc bon courage. Ce colloque, mis en place par Misha, s'intitule « Sous le signe de Sion ». C'est un titre magnifique, que je suggère de préciser au regard même de ce que Misha a dit, c'est-à-dire d'en préciser la formule: sous le signe de la guerre pour Sion, ou sous le signe de la guerre existentielle pour Sion. Et je rappellerai
que ce matin encore, la guerre n'est pas finie. On a annoncé la chute d'un soldat réserviste, le sergent-chef Ephraim Yonah Feldbaum, âgé de 37 ans, père de cinq enfants, que sa mémoire soit bénie, que son sang soit vengé. Et c'est évidemment sous le signe de la mémoire d'Ephraim et des soldats et des soldates de Tsahal, morts ou au combat, qu'il nous est offert, ce matin, l'honneur et le privilège de parler de Sion.
Je souhaite réfléchir avec vous. Je n'ai aucune réponse, je n'ai que des questions. Réfléchir avec vous sur le nexus, ou l'articulation, entre trois notions dont l'entrelac conditionne, à mes yeux, la survie tant physique que spirituelle de Sion. Il s'agit de la souveraineté politique, de l'autonomie stratégique et de la solitude, imposée ou élective, d'Israël.
Et je préfère entrer dans le vif du sujet par le terrain. Je fréquente au quotidien des personnes du terrain, par les exigences pressantes du réel, auxquelles fait allusion, de manière sibylline, notre Premier ministre, dans des formules qui choquent parfois le public, mais qui réfèrent toutes à la même question, au même nœud dont je souhaiterais parler.
Première formule: Israël doit devenir une super Sparte. Deuxième formule, exprimée également par notre Premier ministre: Israël doit acquérir ce qu'il a appelé son autonomie opérationnelle. Et enfin, lors de la cérémonie du 76e anniversaire de l'État d'Israël, l'indépendance. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie se défendre par nos propres forces.
Donc, qu'est-ce que cela veut dire ? Derrière Sparte, qui a choqué le public, derrière cette métaphore historique, il y a cette mise en relation nécessaire, et potentiellement fatale en temps de guerre longue, entre souveraineté politique et autonomie stratégique. Ce qu'on entend par là, c'est la liberté de choix, la liberté d'un pays souverain dans l'initiative stratégique, laquelle repose sur un impératif opérationnel, c'est-à-dire l'autonomie capacitaire, tant offensive que défensive, dans la production, le développement, mais aussi, et c'est très important, la maintenance des plateformes et des armements.
Ces mots résonnent puissamment avec le nouveau concept de sécurité nationale, ou la nouvelle réflexion sur la triade qui habite ce concept, articulée par le professeur Eviatar Matania, selon laquelle Israël doit renforcer son atzma utrimushit, c'est-à-dire son autonomie dans la production, l'acquisition et le développement des armements, sa capacité à produire, à maintenir et à améliorer ses propres systèmes de défense.
Et si vous voulez, cette réflexion fait écho au très beau livre de Daniel Siboni sur les non-dits d'un conflit, dans lequel il fait part de cette réflexion. Il dit que cette guerre, au fond, aura été un miroir grossissant de problèmes enfouis. Et l'un de ces problèmes, qui existait avant le 7 octobre mais qui a été révélé au grand jour depuis, est le nexus entre la souveraineté politique et l'autonomie stratégique. Autrement dit, la question de savoir si l'État juif, redevenu souverain après 2000 ans d'exil, est aussi capable de se défendre matériellement, technologiquement, stratégiquement, par ses propres moyens.
Car en réalité, l'accès à la souveraineté politique d'Israël fut une révolution copernicienne pour la civilisation juive dans son ensemble. Elle incarne ce que le professeur Yossi Schein a appelé Hame'a Ha'Israeli, le siècle israélien. Mais il y a un paradoxe, et je dirais même une forme de mystère, dans l'accès à cette souveraineté politique: à mesure que celle-ci s'est affirmée, à mesure qu'Israël a survécu contre toute attente après une série de guerres multifronts et existentielles, y compris les guerres longues depuis le 7 octobre.
Le public n'en est pas conscient ici, mais il y a quelques instants, nous avons été dans une situation de guerre existentielle. En réalité, à mesure qu'Israël s'est imposée comme une puissance régionale, honnie et crainte, si puissante que l'Iran a dû, pendant des années, mobiliser des proxys autour d'Israël et à l'intérieur d'Israël pour en venir à bout, l'idée étant que l'Iran ne pourrait pas le faire tout seul dans une guerre directe, c'est évidemment le signe d'une montée en puissance.
Donc, à mesure de cette montée en puissance militaire, l'autonomie stratégique de Jérusalem ne s'est pas renforcée. En réalité, elle s'est érodée. Elle s'est érodée en raison d'un mouvement adopté, soit par inertie, par automatisme ou par choix, de mise en dépendance, de mise sous dépendance croissante, stratégique et opérationnelle, vis-à-vis de l'allié américain.
Au vrai, quand l'État a été fondé en 1948, cette question de l'autonomie s'est posée avec acuité. Dans les 18 premiers mois de son existence, Israël a d'abord poursuivi une politique de neutralité active entre les puissances, incarnant ainsi les réflexions des maîtres du Talmud, qui avaient très tôt saisi l'impossibilité d'un compromis entre le système de la politique de Dieu et le système de la politique de l'homme, et dont le conseil à Israël était de suivre une politique de neutralité totale, de solitude élective.
Et comme le rappelle d'un avenir secret, Moshe Sharett à l'époque, dans ses 18 premiers mois de la création d'Israël, avait même inventé un terme, celui de non-identification de l'État juif avec des systèmes politiques existants, avec des alliances existantes. Et cette non-identification fut abandonnée en 1950, en faveur de l'alignement avec le bloc américain au temps de la guerre de Corée. C'est à ce moment précis que, de manière insidieuse, sans qu'on s'en aperçoive, un mouvement de basculement a commencé dans l'identité politique et stratégique israélienne, même si cette logique de l'alliance allait se révéler bien plus tard, dans des phases plus avancées de la guerre froide, lorsque la rivalité américano-soviétique allait pleinement se jouer sur l'échiquier moyen-oriental, dans les années 60 et 70.
Et c'est bien le naturel des lois du monde: la souveraineté politique et l'autonomie stratégique ne sont pas allées de pair sur le terrain. Israël s'est imposé dans sa souveraineté, mais s'est mis en situation de dépendance, en tout cas partielle et, à certains moments, critique, quant à son autonomie stratégique. Mais sur la scène anachronique et métaphysique de l'histoire, de l'histoire de l'avancée du peuple juif, cette mise en dépendance était en réalité contre nature, et son piège se révèle pleinement à présent.
Je n'ai pas beaucoup de temps, donc fast forward. Je vais revenir à l'image de Donald Trump qui a parlé, il y a quelques jours, à la Knesset. Certes, Mark Eisenberg, vous avez raison, il faut parler aux puissants dans le langage des puissants. Mais il y avait un parfum, selon la belle formule d'Éric Michoulan, du souverain visitant les confins de l'Empire, les confins d'une province, à tel point que je me suis dit, sur la place des otages, en voyant ce discours, qu'on pourrait se demander s'il …
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