Les Frères musulmans, leur idéologie et leur plan d'action
Comment le frérisme se structure en réseaux, du marché halal aux domaines d'islamisation, selon l'enquête de Florence Bergeaud-Blackler.
Ensuite : Addy Steg, un parcours juif dans l'histoire française, 60 min
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Bonsoir à toutes et à tous. Bienvenue pour un nouveau Zoom du Centre Begin. Nous sommes heureux d'inaugurer ce soir une nouvelle formule dans laquelle nous recevons des intervenants de France, issus de l'université, des médias ou d'autres secteurs. Pour la première édition, nous sommes heureux et honorés de recevoir ce soir Mme Florence Bergeaud-Blackler. Bonsoir Madame.
Bonsoir Monsieur.
Mme Florence Bergeaud-Blackler est anthropologue, chercheuse au CNRS, et elle a consacré trente ans de sa vie à des recherches sur le mouvement des Frères musulmans, son idéologie, ses réseaux, ses moyens et ses plans d'action. Il y a un peu plus d'un an, Mme Bergeaud-Blackler a publié un livre, fruit de ses recherches, intitulé Le frérisme et ses réseaux, l'enquête, préfacé par Gilles Kepel. Depuis la publication du livre, Mme Bergeaud-Blackler a reçu des menaces de mort et vit, je crois encore, sous protection policière.
Nous l'avons donc invitée ce soir pour nous parler de ce sujet et pour nous donner aussi sa vision sur les événements que nous vivons en Israël depuis le 7 octobre dernier. Comme nous le savons tous, le Hamas est une branche des Frères musulmans, et à ce titre, il sera intéressant d'inscrire son action dans une perspective plus globale. Avant de donner la parole à Mme Bergeaud-Blackler, je vous rappelle que nous disposons d'un groupe WhatsApp et d'une page Facebook dans lesquels nous publions toutes nos activités.
Un temps sera donné à la fin de la conférence pour les questions, mais veuillez noter que nous donnons la priorité aux questions posées par écrit dans le chat. Donc si vous avez des questions, veuillez les écrire dans le chat afin que je puisse moi-même les poser à la fin des propos de Mme Bergeaud-Blackler. Madame, la parole est à vous.
Florence Bergeaud-Blackler: Écoutez, merci beaucoup de votre invitation. J'en suis très honorée, moi aussi. C'est la deuxième fois que je suis diffusée en direct en Israël. Et toute ma solidarité aussi par rapport à ce que vous vivez aujourd'hui, et en particulier depuis le 7 octobre. Alors, je vais vous parler d'un sujet que j'étudie.
Je n'étudie pas les Frères musulmans en tant que tels depuis trente ans. J'étudie les normativités islamiques en Europe, et en particulier en France, la façon dont ces normes ont évolué avec le temps et les générations qui ont passé. Et très vite, bien évidemment, j'ai trouvé sur mon chemin d'enquête, sur mon chemin d'étude d'anthropologue, les Frères musulmans.
Je les ai trouvés très vite, quand j'ai commencé, il y a trente ans, à étudier des mosquées, avec l'idée de voir comment l'islam s'installait et s'institutionnalisait en France, et en particulier en province. J'habitais Bordeaux, je suis née à Bordeaux, dans le sud-ouest de la France. La mosquée qui m'intéressait le plus, parce qu'il y avait pas mal de jeunes, était, je l'ai découvert un peu fortuitement, pilotée par les Frères musulmans.
On peut dire « piloté », parce qu'on n'avait pas là un système d'emprise comme on en trouve dans d'autres mosquées, où il y a une mosquée et puis les frères arrivent après. Là, c'était une mosquée, un centre islamique, comme on l'appelait déjà à l'époque, qui avait été mis en place par les frères.
Pour découvrir qu'il s'agissait des frères, c'est évidemment difficile, puisqu'en Europe la société des Frères musulmans, la confrérie des Frères musulmans, comme on dit aujourd'hui, est strictement secrète. J'insiste beaucoup sur cet aspect, parce que dans les sociétés démocratiques, sociétés de transparence, où on ne torture pas les gens pour qu'ils parlent, il suffit de dire qu'on ne dit pas quelque chose pour ne pas l'être. L'intérêt de cette confrérie, c'est donc d'agir de façon discrète et de garder un secret absolu.
On ne sait pas exactement combien ils sont. C'est probablement des milliers, peut-être des dizaines de milliers de personnes en France, qui compte neuf millions de musulmans. Mais surtout, les Frères musulmans, c'est le frérisme, c'est-à-dire l'idéologie qu'ils ont produite grâce à la littérature, à leur très grande influence et à une caractéristique particulière de ce mouvement, qui est très bien adapté à la modernité et surtout à la mondialisation. C'est un mouvement fluide, liquide, sous la forme d'un réseau qui s'étend partout dans le monde.
J'ai commencé à en parler quand je faisais mon travail. Je trouvais qu'il y avait des indices. Je participais en tant qu'anthropologue, je faisais ce qu'on appelle de l'observation participante, c'est-à-dire que je participais aux activités. Et à partir du livre de Gilles Kepel, Les banlieues de l'islam, qui était sorti il n'y a pas très longtemps à l'époque, j'ai trouvé des éléments intéressants qui me menaient à dire que je n'étais pas dans n'importe quelle mosquée, mais dans une mosquée qui avait certaines caractéristiques: une volonté d'être particulièrement prosélyte, de voiler systématiquement les femmes.
C'était une particularité: on voyait jusque-là plutôt des femmes âgées se voiler, et quand elles étaient jeunes, enlever le voile. Il y avait aussi des cadres et des formateurs relativement éduqués, qui venaient de l'université, des campus. L'Union islamique des étudiants de France était particulièrement active à Bordeaux, autour de la mosquée El Houda que j'ai étudiée. Cette mosquée était à l'époque tenue par l'Association des musulmans de la Gironde.
On retrouve par exemple un personnage connu aujourd'hui en France, Tarek Oubrou, qui prétend avoir pris ses distances avec la confrérie. Mais qu'est-ce que ça veut dire, prendre ses distances ? Je l'ai entendu dire, je m'en souviens: on ne renie pas sa famille. S'il considère que c'est encore sa famille, pourquoi le considérer en dehors de cette confrérie ?
Ça, c'est à peu près l'image générale. Quand je fais cette découverte, je la rapporte à l'université. On me dit: « Écoute, tu es tombée sur un nid d'intégristes. » À l'époque, on disait « intégristes », on ne parlait pas d'islamisme. « Ça n'a pas grand intérêt, va voir ailleurs. » Moi, je trouvais au contraire que ça avait beaucoup d'intérêt, parce qu'on avait une sociologie très différente: un retour à la pratique de la part d'une population relativement jeune. Et ça, c'était particulièrement étonnant.
Mais à l'université, il n'était pas question de ça. Jusqu'au milieu des années 2000, et même, peut-être, pour les plus résistants, en 2015, il y avait encore des personnes dans l'université qui disaient que les Frères musulmans n'existaient pas en Europe. Vous voyez d'où on part.
Faire admettre qu'il existe effectivement une confrérie sur le sol européen, et qu'elle n'a pas exactement l'image qu'elle avait lorsqu'elle est née en 1928 en Égypte, ce qui est évidemment naturel, c'est toujours très difficile. Montrer l'influence qu'elle a dans le champ islamique français, dans le paysage islamique institutionnel, mais plus encore dans les mentalités des musulmans en France, c'est une autre paire de manches.
Je dois dire que quand j'ai sorti ce livre, dont vous verrez tout à l'heure la couverture, aux éditions Odile Jacob en 2023, c'était il y a tout juste un an. Il a été plutôt bien reçu par le public français, mais extrêmement mal reçu dans l'université, notamment dans les milieux de gauche et d'extrême gauche, qui y ont vu, bien sûr, une volonté d'amalgame entre les …
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