Le rire, troisième degré au-delà de la joie
Le rire dépasse le sason et la simha : il naît d'un débordement, de ce qui sort de la norme, et rejoint la crainte et la joie de la tefilah.
Rav Oury Cherki
Ensuite : La Tefila et la Michna face au christianisme, 56 min
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Vous vous rappelez qu'on avait étudié la dernière fois ce qu'est l'expérience religieuse, ou le sentiment religieux. On a vu que, d'après la Guémara, ça n'existe pas. Et non seulement ça n'existe pas, mais s'il y a déjà une expérience que l'on doit traverser, ce n'est pas la prière qui nous la donne, c'est l'expérience qui nous permet la prière. Quelle est l'expérience nécessaire pour faire la téfila ?
C'est ce qu'on appelle dans la Michna le Kovei Drosh. On a vu que ce Kovei Drosh était un mélange de crainte et de joie. Vous vous rappelez ça ? Voilà, c'était la conclusion de la dernière fois. Et là, on a vu le problème de l'humour. L'humour, c'est-à-dire la blague.
Qu'est-ce que les blagues ? Qu'est-ce que le sens de l'humour ? On dit: le rire est le propre de l'homme. Il semblerait en effet que l'homme soit le seul animal sur Terre capable de rire. Cela voudrait dire qu'il y a là quelque chose d'extrêmement important, s'agissant de l'identité humaine, parce que quand on rit,
c'est ce qui dépasse la joie. Il y a en hébreu trois expressions consécutives. Il y a le sasson: c'est quand on est en route pour acquérir ce que l'on veut. Si vous voulez, cela ressemble à un verre que l'on remplit. Il n'est pas encore plein, mais il est en train de se remplir. Ça, c'est le sasson.
Ça sonne. Par exemple aussi, quand on vous appelle au téléphone, vous n'avez pas encore répondu, mais vous allez bientôt répondre. Ça sonne. Et puis il y a, quand on a enfin acquis ce que l'on voulait, la simha. Cela ressemble à un verre plein. Oui, bon, on n'est pas en Belgique.
On pourrait dire que sasson et simha sont deux opposés, à tel point que dans la Guémara, dans Maseret Soucka, il y a tout un débat entre deux hérétiques, l'un qui s'appelle Sasson et l'autre qui s'appelle Simra, pour savoir qui est préférable à qui. Mais il est évident que quand on est à la recherche de quelque chose, on est insatisfait du point de vue de la plénitude. Quand on a acquis ce que l'on voulait, il n'y a plus d'aspiration, il n'y a plus de sasson.
D'une certaine manière, c'est un peu la différence entre le romantisme et l'amour. Le romantisme, c'est ce que, en général, les jeunes gens ressentent lorsqu'un garçon et une fille sortent ensemble. Ça, ça sonne. C'est vachement chouette, mais il n'y a rien de concret.
Et puis après, il y a la simha, c'est quand on est marié. Il n'y a plus d'aspiration, puisque le désir est rempli. Mais là, on passe à autre chose. Cela explique d'ailleurs pourquoi il est difficile aux célibataires de se marier: souvent, les célibataires sont prêts à sortir, mais ne veulent pas se marier. Vous avez compris la différence ? Ça, c'est donc le sasson et la simha. La troisième phase, c'est le rire.
Quand ça sort des limites. La limite, c'est chok. Ce qui sort de la limite, c'est quand un verre déborde. Il est déjà rempli, vous continuez à le remplir: c'est le chok. Il y a donc dans le rire, merci, quelque chose d'extrêmement profond qui dépasse le sasson et la simha. C'est ça que je voudrais que vous disiez avec moi.
— Oui. Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Non, c'est pas mal. Le romantisme, c'est bien. Simplement, ce n'est rien, disons comme ça. Ce n'est pas parce que c'est chouette que c'est pour se marier. Très souvent, nous sortons ensemble depuis très longtemps, mais nous n'arrivons pas à prendre des décisions. La raison est très simple: c'est parce que vous n'avez jamais décidé de vous marier. D'accord ?
Il peut y avoir un jeune homme et une jeune fille qui ont décidé de sortir ensemble, mais pas de se marier. Et donc cela ne peut pas aboutir à un mariage. Il est très bien de sortir, mais il faut d'abord avoir décidé de se marier, et alors c'est là que ça a un sens. Voilà. Mais ça, c'était tout à fait en passant. Je voudrais me concentrer sur le problème du rire.
Le rire veut dire qu'il y a quelque chose qui ne va pas selon la norme. Un juif du nom d'Henri Bergson, philosophe, a écrit un livre qui s'appelle Le rire, et il essaie d'expliquer ce qu'est le rire. C'est un petit livre intéressant, sympa. Il dit que le rire, c'est ce qui est imprévu. Par exemple, quelqu'un marche dans la rue, il glisse sur une peau de banane: on rigole. Pourquoi ? Parce qu'on ne s'attendait pas à ce qu'il tombe.
Le fait qu'il y ait quelque chose d'imprévu cause le rire. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Bon, eh bien…
Donc, si on prend le rire très sérieusement, c'est l'ouverture à ce qui dépasse la norme. On ne peut pas, par exemple, étudier les secrets de la Torah si on n'a pas le sens de l'humour. Si on se prend trop au sérieux, on reste dans des définitions extrêmement fermées.
Je ne sais pas si vous avez lu un livre d'un certain Albert Einstein, c'est ça ?
— Oui, vaguement.
Il a écrit un livre intéressant, qui vaut la peine d'être lu, La théorie de la relativité. On est persuadé, puisque c'est Einstein, que c'est un livre très compliqué. Eh bien non, c'est un livre très simple. Même si vous n'avez pas beaucoup de connaissances en mathématiques, vous pouvez le comprendre. Et il explique comment il a élaboré sa théorie. Ce qui est extraordinaire dans ce livre, c'est qu'on voit qu'il n'aurait jamais accédé à sa théorie de la relativité s'il avait été sérieux. C'est tout le temps, disons, par sens de l'humour qu'il était capable de dépasser les équations habituelles, pour imaginer par exemple que tout est relatif, ou des choses comme ça.
Puisqu'on nous a parlé ici de la crainte et de la joie, la Guémara glisse tout à fait naturellement vers le rire. Regardez dans la deuxième ligne de la Guémara. Rav Haché. Qui est Rav Haché ? C'est un des rabbanim de la Guémara, un des auteurs du Talmud.
Rav Haché: Ava, dit-on là, l'ivraie, a fait un mariage pour son fils. Comment s'appelait le fils de Rav Haché ? Il s'appelait Mar. Pour le nom, c'est son nom. En livre moderne, Mar, c'est pour dire « monsieur ». Mais Mar, là, c'était un nom propre. Ce n'est pas la même chose.
Il avait fait le mariage de son fils. Et il a vu que les rabbins, qui étaient invités au mariage, plaisantaient beaucoup. Il a apporté un verre de cristal blanc, c'est-à-dire un cristal très cher, et il l'a brisé en leur présence. Ils sont devenus sérieux. Il leur a dit: vous exagérez, vous allez trop loin. D'ailleurs, c'est de là que vient le minhag de briser un verre sous la houppa. C'était exagéré. Il a dit: vous n'allez pas vous marrer, on est en galout, ça ne va pas bien.
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