Noa'h, juste ou dont la grâce est trouvée
Le verset 8 oppose la grâce de Noa'h au tsadik du verset 9, et le cours montre comment les deux textes se lisent ensemble.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Sheth, Enoch et la lignée qui invoque le nom de Dieu, 53 min
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Shalom tout le monde. Nous continuons notre étude du livre de Béréchit. Nous sommes dans le chapitre Vav, au verset Chet. Le verset Chet est en contradiction flagrante avec le verset Tet.
— Ah oui, absolument.
Le verset Chet, que je vais lire, nous l'avons déjà lu, je crois, la dernière fois: Vé Noa'h matsa ḥen be-einei Hachem. Quant à Noé, il a trouvé grâce aux yeux de Hachem.
Le mot « grâce » en français a deux connotations. L'une, celle de « gracieux », c'est-à-dire quelque chose qui plaît. Et il y a l'idée de « gratuité », c'est « gratuit ». C'est d'ailleurs la même origine étymologique. En hébreu également, le mot ḥen est à rapprocher de ḥanina, qui veut dire « gracier », et du mot ḥinam, qui veut dire « gratuit ». C'est en fait également la même origine étymologique.
Quoi qu'il en soit, cela signifie donc que Noé, d'après ce verset-là, n'était pas un tsadik, puisqu'on dit qu'il a trouvé grâce. La grâce suppose que l'on est coupable, mais qu'il y a une grâce.
Plus précisément, dans le livre des Proverbes, on nous donne une définition de la grâce: Cheker haḥen, c'est un mensonge que la grâce, vehevel hayofi, une vanité que la beauté. Donc, ce que dit le roi Salomon dans le livre de Michlé: la grâce est un mensonge, la beauté une vanité.
On voit bien que la grâce, c'est le contraire de la beauté. Parce que la beauté, c'est quelque chose qui est objectivement beau, si on peut définir des critères de beauté. L'esthétique. Et quand on dit que quelque chose trouve grâce, ça veut dire que, bien que, selon les critères objectifs de la beauté, ce n'est pas beau, eh bien c'est quand même attirant, ça trouve quand même grâce.
Comme on dit, il y a un poème de Nathan Alterman, un grand poète israélien, des débuts de l'État, à propos de Tel Aviv. Il dit que Tel Aviv est une ville très laide, et il ajoute: « Bechol zot yeshba ma'aléou », mais malgré tout, il y a quelque chose en elle. Il y a quelque chose qui plaît dans Tel Aviv. On ne sait pas très bien pourquoi, parce que ce n'est pas très beau, mais ça plaît quand même. Il y a quand même quelque chose en elle de beau.
Le Talmud va plus loin. Il dit que la reine Esther, qui a trouvé grâce aux yeux du roi Assuérus, était laide. Ira rak ve-aita, elle était jaunâtre, c'est-à-dire qu'elle était pâle, elle n'était pas très belle à voir. Et pourtant, dit la Guemara, un fil de charité, un fil de bonté, ou de grâce si vous voulez, était tiré sur son visage, ainsi qu'il est dit… Cela veut donc dire que Esther n'était pas belle, mais qu'elle trouvait grâce. Voilà pour Cheker hahen.
Par contre, Hevel hayofi, on traduit en général: « vanité que la beauté », la beauté est une vanité. Mais le mot hevel, qui veut dire vanité, veut dire plus précisément un souffle, une buée, quelque chose qui sort d'autre chose. C'est par exemple la chaleur qui émane d'une casserole, appelée également hevel. Ça veut dire que la beauté, c'est un produit, le produit de quelque chose. Donc il y a dans la beauté quelque chose de réel.
Qui vient de l'intérieur. Hevel hayofi, c'est une vanité, c'est-à-dire quelque chose qui ressort d'autre chose, qui en soi n'est rien, mais qui vient des profondeurs. C'est ça, la beauté. Tandis que la grâce, c'est chèn chéker, un mensonge.
Donc, pour revenir à notre verset, le verset Het du chapitre Zayin, cela veut dire que Noé n'était pas un tsadik, il ne pouvait pas être juste, puisqu'il est dit qu'il a trouvé grâce. Maintenant, le verset Tet dit le contraire, exactement, puisqu'il dit: Éleh toledot Noa'h, « voici les engendrements de Noé », Noa'h ish tsadik, « Noé était un homme juste ». Donc, il était juste.
— Alors, pourquoi nous as-tu dit auparavant qu'il a trouvé grâce ?
Ça, c'était le problème dont nous avons parlé la dernière fois. C'est ça ? Je crois qu'on n'a pas encore donné la réponse. Je crois avoir simplement donné la réponse chrétienne. La lecture chrétienne de ce verset, c'est que, même quand on est juste, ça ne sert à rien. Il faut la grâce. C'est-à-dire, si on n'a pas été gracié par Dieu, le fait d'être un tsadik ne sert à rien, parce qu'il y a le péché originel, qui fait que l'homme est coupable dès sa naissance. Le fait même d'être ce que je suis, c'est déjà coupable. Et donc il faut la grâce pour être sauvé de la perdition éternelle. C'est comme ça que les chrétiens ont lu ces deux versets.
Mais comment est-ce que nous, les juifs, qui avons raison d'habitude, nous lisons ces versets ? Vous avez compris le problème ? Bon. Eh bien, on va commencer par la réponse. Aux yeux de qui est-ce que Noé a trouvé grâce ? Regardez dans le verset, je vous en prie. Aux yeux de Hachem, n'est-ce pas ? Yud Kéh Vav Kéh.
Il y a donc une contradiction entre le verset Het et le verset Tet. Le verset Het, c'est le dernier verset de Béréchit, et le verset Tet, c'est le premier verset de Noa'h. Ce qui fait qu'entre les deux, il y a une aftara qu'il faut tourner. Ça pose un problème, oui.
Alors, la grâce est aux yeux de Hachem, Yud Kéh Vav Kéh. Et devant qui est-ce que Noé est tsadik ? Elohim. D'accord ? Vous voyez donc qu'il y a une différence. Il est tsadik selon les critères d'Elohim, il n'est pas tsadik selon les critères de Hachem. Ça aurait dû être l'inverse. Pourquoi ? Parce que ta question vient du fait que tu identifies Hachem à la miséricorde et Elohim à la midat ha-din, à la rigueur. Mais rien ne le prouve, ça, dans le verset.
C'est pas faux, mais c'est une dérivée. À l'origine, qui est Elohim ? Celui qui a créé le monde, n'est-ce pas ? Béréchit bara Elohim. Or, le monde qu'il a créé, il l'a créé selon la nature. C'est un monde de la nature. Elohim, c'est le Dieu de la nature, tout d'abord, avant d'être mis à la vie. Hachem, Yud Kéh Vav Kéh, c'est celui qui surmonte la nature, celui qui introduit l'exigence morale. C'est pour ça que lors de la création de l'homme, c'est Hachem Elohim qui apparaît. C'est-à-dire, c'est le Dieu de la moralité. Il y a une exigence morale qui apparaît, et donc, selon Hachem, les miracles sont possibles. La nature n'est pas absolue, le miracle est possible.
Différence entre Hachem et Elohim. Or Noé est tsadik selon les critères du Dieu de la nature. Donc il ne mérite pas de miracle. Pour mériter un miracle, il faut être tsadik selon les critères de Hachem, celui qui domine la nature. Or ça, il ne l'a pas. Il n'a que la grâce. Donc il ne mérite pas d'être sauvé.
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