Devarim, la Torah comme constitution d'un peuple
Pourquoi Devarim reprend la Torah à zéro, et pourquoi le roi s'inspire de ce livre pour gouverner.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Paracha Devarim (21/07/09), 1 h 08
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Shalom et bonjour. Notre étude portera sur la paracha de Devarim, qui est la première du dernier livre de la Torah, le livre de Devarim, le Deutéronome, comme on dit en français. Devarim, c'est tout un programme. Elle commence par Elleh HaDevarim, « voici les paroles ». Selon le Noah HaKhamim, le mot Ele, « voici », s'oppose à Ve'ele. Selon le Talmud, chaque fois que l'on dit Ve'ele, c'est pour ajouter quelque chose à ce qui a été dit jusqu'à présent: mosif al haRichonim, cela vient en ajouter sur
les précédents. Lorsque l'on dit Ele, mevatel et haRichonim, cela vient remettre en question tout ce qui a été dit jusqu'à présent. Si la Torah nous dit donc Ele HaDevarim, « voici les paroles », cela veut dire que tout ce qui a été dit jusqu'à présent est, en quelque sorte, disqualifié. C'est comme si l'on voulait dire qu'il faut réécrire à nouveau toute la Torah, comme si les quatre premiers Chumachim, les quatre premiers livres de la Torah, n'avaient plus de sens.
Il est évident que, quand on dit que cela disqualifie ce qu'il y avait auparavant, ce n'est pas un absolu: il s'agit d'une disqualification relative. Le livre de la Torah qui nous est donné ici, à l'entrée d'Erets Israël, vient reformuler la Torah dans sa formulation dernière, sa formulation achevée, pour permettre l'entrée en Erets Israël.
On se demande pourquoi il est nécessaire de remettre toute la Torah à zéro, de remettre le compteur au début. Il suffit de lire le livre de Devarim d'un bout à l'autre pour se rendre compte qu'il présente la Torah comme la constitution politique d'une nation organisée sur sa terre, et dans son État. Le sentiment que l'on a, en lisant le texte, est que toutes ces mitsvot, tous ces commandements, en principe, ne devraient avoir cours qu'en Erets Israël. Plusieurs endroits du livre de Devarim le montrent: les commentateurs, à commencer par l'antique Sifri, de l'époque des Tanaïm, puis Rachi, puis Rambam et Nachmanide, nous disent que les versets semblent indiquer que la Torah n'a été donnée que pour être accomplie en Erets Israël.
Prenons par exemple un verset tout à fait banal, bien connu, de la paracha de Vaét'hanan, au chapitre Dalet, si je ne me trompe, c'est-à-dire le chapitre 4, au verset 5. Il dit: « Voici que je vous ai enseigné des préceptes et des commandements, comme me l'a ordonné l'Éternel mon Dieu, afin que vous les accomplissiez au sein du pays où vous allez vous établir. » Là encore, Nachmanide nous dit: cela veut dire que la Torah n'a été donnée a priori que pour Erets Israël.
Les Chachamim, déjà dans le Sifri, se posent la question: pourquoi la Torah nous a-t-elle quand même engagés à accomplir les mitsvot en dehors de notre pays, en dehors de notre indépendance politique ? Les sages du Sifri répondent très simplement: c'est pour ne pas oublier les mitsvot. Les mitsvot n'auraient, en principe, de sens véritable que dans leur lieu naturel, qui est Erets Israël au temps de l'indépendance et de la souveraineté politique du peuple juif sur sa terre. Mais il y a des périodes d'exil, plus ou moins longues, et l'exil que nous avons connu a été long: 1880 ans, depuis la destruction du Temple jusqu'à la fondation de l'État d'Israël. C'est une très longue période à traverser. Si l'on n'accomplissait pas les mitsvot pendant cette époque, on aurait oublié qui nous sommes.
La Torah nous dit donc qu'il faut accomplir les mitsvot même quand cela n'est pas naturel. Je prendrai l'image d'un groupe d'Esquimaux qui auraient été exilés de leur Groenland adoré en plein Sahara. Vous savez comment on dit « exil » en hébreu ? Galout… Igloo. On les aurait donc amenés en plein Sahara, très malheureux d'être loin de leur glace adorée. Ils continueraient à faire du ski, de la luge, et à faire comme s'ils chassaient le phoque en plein désert, avec des manteaux de fourrure. Évidemment, vu de l'extérieur, on se dit qu'ils sont fous. Mais si l'on comprend que c'est pour développer l'espérance chez eux, chez leurs descendants et les descendants de leurs descendants, de revenir un jour au pôle Nord, alors tout cela prend un sens.
C'est cela que représente le livre de Devarim. Il faut remettre le compteur de la Torah à zéro, parce que là, la Torah va être donnée selon son ordre véritable, l'ordre d'Erets Israël. Vous y trouverez d'ailleurs un débat entre les sages du Talmud, entre Rabbi Yehouda et les Chachamim.
Vous savez qu'il existe dans la halakha un principe qu'on appelle les smoukhim. Smoukhim veut dire que, lorsqu'il y a deux versets consécutifs, deux versets qui … mais la Torah ne nous a pas dit quelle était la manière de les mettre à mort. Vous savez qu'il y a quatre manières de mettre à mort les coupables selon la Torah, et la Torah ne nous a pas dit quelle était la mise à mort des sorcières. Mais juste après, la Torah nous ajoute encore un autre verset, sauf votre respect: Kol shochev im behema mot yomat, « tout celui qui couchera avec un animal sera mis à mort ». Là, nous savons qu'il s'agit de la lapidation. Et comme les deux versets se suivent, nous savons que la mort des sorciers ou des sorcières, c'est la lapidation.
Ce principe des smoukhim consiste à déduire des règles, des halakhot, de la proximité de deux versets qui, a priori, semblent parler de choses différentes. Il est controversé dans le Talmud lui-même. Cette idée des smoukhim est l'opinion des Chachamim, mais Rabbi Yehouda, un des grands maîtres du Talmud, Rabbi Yehouda Bar Ilaï, s'y oppose. Il dit que nous ne sommes pas capables de comprendre la raison de l'ordre des versets de la Torah.
Exception à la règle, dit la Guemara dans le traité Yevamot, au premier chapitre: Rabbi Yehouda admet le principe des smoukhim dans le livre de Devarim. C'est-à-dire que, dans le livre de Devarim, Rabbi Yehouda admet que l'ordre de la Torah est tellement bien agencé qu'il descend, si l'on veut, jusqu'à l'intelligence humaine. C'est une Torah complète, qui s'insère dans la logique et le rationalisme, si vous voulez, de la pensée humaine.
C'est donc la Torah dans son authenticité qui est donnée dans le livre de Devarim. Ele HaDevarim, « voici les paroles », disqualifie ce qui a été dit auparavant, et là recommence toute la Torah. Il est intéressant de voir ce qu'elle a à nous dire. Eleh HaDevarim asher diber Moshe el kol Israël, « voici les paroles que Moshé a prononcées pour tout Israël ». Be'ever haYarden, « au-delà du Jourdain ».
Puis la Torah nous donne une liste d'endroits où Moshé a enseigné cette Torah: Bamidbar, Barava, Molsou, Benparan, Ouventofel, Benvam, Lachaserov, Bedizahav. Et qu'est-ce qu'elle nous dit, cette Torah-là ? Au verset 5, au-delà du Jourdain, dans le pays de Moav, Moshé a entrepris d'exprimer, pourrait-on dire, d'expliciter cette loi. Nous allons donc apprendre ce que la Torah a à nous dire de façon explicite, de la manière la plus claire possible.
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