Orot veKelimאורות וכלים
Se connecter

Esav veut tuer Yaakov : la fraternité et la haine

Pourquoi Esav renonce au meurtre de son frère, et ce que le midrash d'Élifaz enseigne sur la haine transmise.

17 min

Rav Oury Cherki

Ensuite : Yaakov et le rêve de l'échelle, premier exil d'Israël, 22 min

Début du cours (texte)

Lire le début du cours

Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Et un, Vayomer Essav... Essav détesta Yaakov, al haberakha acher bérakho aviv, à cause de la bénédiction dont l'avait béni son père. Cela veut dire qu'Essav déteste Yaakov non pas parce que sa bénédiction lui a été subtilisée, mais au contraire, Essav déteste Yaakov à cause de la bénédiction qu'il a lui-même reçue. C'est-à-dire cette bénédiction qui le rend dépendant de Yaakov, dans une sorte d'alternance historique entre sa destinée à lui et celle de Yaakov.

Vayomer Essav belibo: Essav se dit en son cœur: « Yikrevou yemei avel avi, les jours du deuil de mon père se rapprocheront, et j'aurai Yaakov, mon frère, et je tuerai Yaakov. » La question est que, quand on voit Essav préméditer le meurtre, il se munit simultanément de deux freins qui vont l'empêcher de réaliser ce meurtre. Le premier, c'est qu'il dit: tant que Yitzhak est vivant, l'assassinat n'est pas faisable. De plus, il se rappelle que Yaakov est son frère. Il dit: je tuerai Yaakov, mon frère. Or la fraternité est censée freiner la haine.

Il est donc très surprenant de voir Essav avoir à la fois le désir de tuer son frère, mais s'en empêcher pour des tas de raisons rationnelles, ou en tout cas émotionnelles, qui vont l'empêcher de réaliser le forfait.

On ne peut pas ne pas rapprocher cela de la relation ambivalente qu'a eue la chrétienté envers Israël. En effet, quand on étudie les textes, on se rend compte qu'il y a eu au cours des âges une accumulation très importante de haine et de mépris de la chrétienté envers Israël. Et, ce qui est très surprenant, c'est qu'au sein d'une société aussi hostile que la société chrétienne, le peuple juif a pu continuer à se maintenir, tant bien que mal, plutôt mal que bien, mais enfin on a quand même réussi à tenir le coup, avec un pogrom par-ci, un pogrom par-là, des persécutions par-ci, des expulsions par-là. Mais, malgré tout, la chrétienté n'a pas entrepris ce qui, en toute logique, aurait dû découler de sa haine pour Israël. La chrétienté n'a pas entrepris l'extermination, la Shoah.

On peut être très surpris du fait que la Shoah, non pas qu'elle ait eu lieu au XXe siècle, mais qu'elle n'ait pas eu lieu plus tôt, à des époques beaucoup plus barbares. Il suffit de connaître un peu la théologie chrétienne pour savoir qu'il y avait un frein théologique qui empêchait la haine de se transformer en extermination. Ce frein théologique, c'est tout simplement le mythe du peuple témoin.

Selon la théologie chrétienne, le peuple juif doit continuer son existence charnelle sur terre dans une situation d'humiliation, et ceci pour que l'Israël humilié serve de témoin à la véracité du christianisme. On ne peut pas ne pas être surpris par une théologie aussi compliquée, qui exige de la part du peuple témoin de rester dans l'humiliation uniquement pour servir de preuve à quelqu'un d'autre. C'est assez surprenant.

Il semblerait qu'en fait, derrière tout cela, se cache quelque chose de beaucoup plus profond. C'est le sentiment qu'il y a une communauté d'origine entre Israël et la chrétienté, ce qu'on appelle l'héritage biblique, qui fait qu'Israël est un peu le frère du christianisme, ou le christianisme le frère d'Israël. Et donc on ne peut pas tuer son frère. On va donc s'inventer des raisons de ne pas le tuer.

Et ce n'est que plus tard, lorsqu'Essav aura des enfants, qu'un fils nommé Eliphaz naîtra. Et cet Eliphaz va avoir un fils nommé Amalek. Il y a déjà un éloignement, il y a déjà une troisième génération, un éloignement de la fraternité. Et alors là, on voit qu'il y a une transmission de la rivalité, une transmission de la haine, qui, après trois générations, n'a plus de sentiment fraternel. Et alors Amalek va pouvoir envisager l'extermination d'Israël.

Cela ressemble comme deux gouttes d'eau à l'Europe devenue laïque à l'époque moderne, à l'époque contemporaine. Cette Europe devenue laïque hérite de la haine antisémite chrétienne, mais elle n'a plus l'entrave théologique, et donc elle va pouvoir envisager la Shoah. L'Europe est devenue laïque à partir du moment où il y a eu ce qu'on appelle la Révolution française, et à partir du moment où il y a eu séparation de l'Église et de l'État.

Même si, en grande partie, l'Europe continue à être chrétienne, elle l'est à titre individuel; elle ne l'est plus au niveau de sa publicité, de sa vie publique. C'est-à-dire qu'il y a une distinction qui est opérée entre le monde de la émouna et la vie de l'État. D'ailleurs, il est très intéressant de voir que les fondateurs de l'Europe laïque sont ceux qui ont laissé apparaître en filigrane l'idée d'une éventuelle extermination des Juifs. À commencer par le tout premier fondateur, je pense ici à Voltaire, qui a affirmé qu'on devait émanciper tous les hommes d'Europe, sauf les Juifs, qui eux sont irrécupérables.

Beaucoup plus tard, on voit le fondateur du nationalisme moderne en Allemagne, Johann Fichte, qui affirme que les Juifs n'ont pas d'autre solution que d'être renvoyés dans le désert d'où ils sont venus, soit de leur couper à tous la tête et de la remplacer par une autre tête, qui serait totalement vide d'idées juives.

On voit donc déjà qu'à partir du moment où le fondement du ciment national n'est plus l'idée religieuse chrétienne, la Shoah devient possible. Il y a des indices qui permettent d'en parler. Si on pouvait faire une psychanalyse collective de la chrétienté, on pourrait se demander si l'Europe n'a pas cherché à devenir laïque pour pouvoir se permettre le luxe de la Shoah. Cela serait déjà à chercher dans les arcanes de la pensée européenne, mais il n'est pas impossible qu'il y ait un élément de ce genre.

D'ailleurs, on retrouve ce thème dans le midrash, qui nous raconte qu'Eliphaz, le fils d'Essav, avait été envoyé par son père pour assassiner Yaakov. Envoyer quelqu'un par délégation, c'est très intéressant: cela veut dire qu'Essav ne se sentait pas capable de tuer Yaakov, mais qu'il pouvait inciter son fils.

Et son fils Eliphaz, arrivant jusqu'à Yaakov, l'ayant poursuivi, finit par décider de ne pas le tuer. Il dit: parce que j'ai étudié chez toi. Eliphaz avait été l'élève de Yaakov, donc il ne pouvait pas le tuer. Il ne lui a pris que son argent, et il a pris son argent pour le laisser pauvre, et le pauvre est considéré comme mort.

On voit donc déjà, dans le midrash, cette idée que si on a étudié à l'école de Yaakov, même si on le déteste, on ne peut pas vraiment l'assassiner, mais on peut le persécuter, on peut le voler. Il a étudié, non ? Parce qu'il faut respecter son père, respecter Essav, qui lui a dit de le tuer. Il y a ici une sorte d'ambivalence, quelque chose d'extrêmement confus, qui est à la fois la haine et la fraternité. Je ne dirais pas l'amour, mais il y a eu quelque chose quand même.

Et donc Yaakov est averti par Rivka qu'il doit s'enfuir. Au verset 42, Vayougad lé Rivka et divré Essav bénah haguadol: Rivka a entendu les paroles d'Essav, son …

Cours de Machon Meir

Dans la même série

281 cours du Rav Oury Cherki, donnés au Machon Meir (Jérusalem). Thèmes : Béréchit, Pensée juive, Abraham, Tour de Babel, Histoire d'Israël.

  1. 263
    Abraham, Ketoura et le partage de la terre
    Pourquoi Abraham partage son héritage entre Yitzhak et les fils des concubines, et ce que signifie posséder vraiment la terre.
    22 min
  2. 264
    Pourquoi la paracha s'appelle Toledot
    Pourquoi la paracha porte le nom de Toledot et pourquoi Abraham engendre Yitzhak, source de Yaakov et d'Essav.
    21 min
  3. 265
    Yitzhak, le tsadik enraciné dans la terre d'Israël
    Pourquoi Yitzhak ne quitte pas la terre pendant la famine, à la différence d'Abraham, et ce que les puits creusés enseignent.
    19 min
  4. 266
    Yaakov, Essav et la bénédiction volée
    Le vol de la bénédiction : Yitzhak aveugle, le déguisement de Yaakov et la voix des deux frères.
    53 min
  5. 267
    Esav veut tuer Yaakov : la fraternité et la haine
    Pourquoi Esav renonce au meurtre de son frère, et ce que le midrash d'Élifaz enseigne sur la haine transmise.
    En cours de lecture
  6. 268
    Yaakov et le rêve de l'échelle, premier exil d'Israël
    Le lieu de la prière du soir, le double sens de « le soleil est venu », et la promesse de retour à Beth-El.
    22 min
  7. 269
    Yaakov au puits : la fraternité et les sources de la vie
    Le puits bouché de Haran figure l'humanité divisée, et l'appel de Yaakov à l'unité avant l'arrivée de Rachel.
    22 min
  8. 270
    Léa, la mal-aimée : Yaakov, Lavan et la nuit des noces
    Comment Yaakov ne voit pas la substitution de Léa et ce que signifie « être mal aimé » dans la Torah.
    17 min
  9. 271
    Abraham et l'âne : l'homme entre bête et transcendance
    Pourquoi Abraham met-il les serviteurs avec l'âne, et que dit ce verset sur les limites de l'intelligence humaine ?
    58 min
  10. 272
    Abraham et Efron : la négociation pour le champ de Makhpéla
    Le verbe Vayakom, le sens de Vayitènli (« me céder » plutôt que « me donner ») et pourquoi Abraham veut acheter la grotte.
    52 min

— un nom de Rav à ajouter, un problème de son ou d'image ?

Une question sur ce cours ?

La réponse s'appuie d'abord sur ce cours, puis sur les autres cours des Rabbanim, avec le passage exact à écouter.

Commentaires et questions au Rav