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La tour de Babel et le piège de l'uniformité

Pourquoi la Torah se méfie d'une humanité sans différences, et comment la tour de Babel la conduit au conflit.

15 min

Rav Oury Cherki

Ensuite : Abram vainqueur des rois et la crainte du chef, 54 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Shalom. Nous allons aujourd'hui entreprendre l'étude d'un thème extrêmement riche et profond, l'épisode de la tour de Babel, au chapitre 11, en hébreu yod-alef. Pour vraiment comprendre ce texte, il faut passer directement au chapitre 11, puis revenir en arrière sur des chapitres que nous avons dépassés. Je prends ici le texte.

Au verset Alef, le premier verset: Vayehi kol ha-arets safa ahat ou-devarim ahadim. Traduction suggérée par le professeur Neher Zikhroni Dibraha: le malheur, c'est que toute la terre était d'un même bord et parlait des mêmes histoires. Le mot Vayehi, que l'on traduit en général par « et ce fut », est compris par le Talmud comme un terme de malheur. Il y a une transformation, il y a un changement.

Or le changement est nocif. Kol ha-arets safa ahat: toute la terre était d'une même lèvre. Le mot safa, que l'on traduit en général par « langue », signifie également « lèvre ». Or la lèvre est un bord. Par exemple, le bord du fleuve se dit en hébreu sfat ha-nahar ou sfat ha-yeor. Cela veut donc dire que toute la terre avait la même opinion, ils étaient tous du même côté. Ou-devarim ahadim: il y avait uniformité.

Est-ce souhaitable ? Est-ce une bonne chose ? On voit que la Torah ne le pense pas, a priori. Ce que la Torah préfère, c'est la diversité des individus. Nous voyons ensuite qu'il va y avoir une initiative de conserver l'unité, plus précisément l'uniformité à tout prix, et cela va engendrer tout un problème que nous allons devoir étudier. Je voudrais d'abord faire une petite remarque.

La génération dont il est question ici vient juste après le traumatisme du déluge. On peut se dire que la préoccupation fondamentale de l'humanité à cette époque était d'empêcher le déluge de se reproduire. Que faire pour que le déluge ne se produise pas ? Il est évident que cette génération était au courant des causes du déluge. Le déluge a eu lieu parce que le ciel était tombé sur la tête des hommes.

Que veut dire « le ciel leur est tombé sur la tête » ? Cela veut dire qu'ils ont été jugés par le ciel. Traditionnellement, le ciel est le lieu des valeurs. Tant que les valeurs restent dans l'abstrait, elles sont dans le ciel, et nous vivons sur la terre, dans le concret. Nous savons que nous ne pouvons pas être totalement fidèles aux valeurs dans la vie concrète. Il est donc normal que l'on ne soit pas absolument jugé.

Mais lorsque le ciel nous tombe sur la tête, comme disaient les Gaulois, c'est-à-dire lorsque vient le moment où l'humanité est jugée en fonction des valeurs qui sont au ciel, alors nous risquons le déluge. On peut dire que c'était une préoccupation très importante de cette génération: empêcher le déluge de se produire.

Que dit Rachi ? Il nous dit: « Ils se sont dit: une fois tous les 1656 ans, le ciel s'effondre. » Keshe-she'asavim comme cela s'est produit au temps du déluge, bo'u ve-na'aseh lo samokhot, faisons-lui un soutien. Dans cette optique, la tour de Babel aurait été une forme de colonne, de pylônes, destinés à soutenir la voûte céleste pour qu'elle ne s'effondre pas.

Évidemment, on peut comprendre cela littéralement, mais dans ce cas cela ne voudrait absolument rien dire pour nous, qui savons que le ciel n'est pas une voûte et qu'il n'a pas besoin d'une colonne pour tenir. Il faut aussi se faire à l'idée que les anciens n'étaient pas des imbéciles. On a souvent l'habitude de se dire que les anciens étaient des primitifs, qui s'imaginaient qu'en faisant une colonne, le ciel ne pouvait plus tomber. C'est évidemment faux.

Nous savons que les sages étaient d'une très grande sagesse, et il y avait certainement chez eux une réflexion très profonde à travers leur projet. Le projet était d'empêcher le ciel de tomber. Cela veut dire qu'il fallait trouver un moyen de ne plus juger les hommes. Comment faire pour que les hommes soient dispensés de se présenter devant le jugement de Dieu de temps à autre ?

Par exemple, selon leur théorie, tous les 1656 ans, nous risquons de passer une sorte de Roch Hachana collectif gigantesque qui va nous juger. Comment y échapper ? Il existe à ce propos un moyen dans la halakha, dans la loi juive. Du point de vue de la Torah, on est jugé uniquement lorsque l'on est coupable envers ce que l'on connaît.

C'est tout le contraire du droit européen, héritier du droit romain, selon lequel nul n'est censé ignorer la loi: la loi m'engage même si je ne la connais pas, et je suis puni même si je ne connaissais pas la disposition légale. Du point de vue de la halakha, je ne suis coupable que si je sais que telle chose est interdite, que si je sais que je suis responsable par rapport à telle ou telle valeur.

La stratégie des artisans de cette entreprise était donc de libérer les hommes de la connaissance de Dieu. Si je ne sais pas que Dieu existe, ou si je ne sais pas qu'il a des exigences envers moi, je ne suis pas coupable. Cette catégorie de personnes qui n'est pas responsable par rapport à la loi est bien connue: on l'appelle dans la halakha le tinok shenishba, l'enfant, le bébé, le nourrisson qui a été capturé, enlevé par des non-juifs, et qui a grandi sans savoir qu'il était responsable des mitsvot, puisqu'il ne savait même pas qu'il était juif.

On peut développer la même idée pour l'humanité tout entière. On peut dispenser l'humanité du jugement en lui faisant oublier qu'elle a des devoirs envers Dieu. Mais pour le faire, il faut créer une occupation. Or construire une tour qui monte jusqu'au ciel est une occupation gigantesque. C'est le travail qui va libérer l'homme de Dieu. Pour construire une tour qui monte jusqu'au ciel, il faut beaucoup de temps. Cela veut dire que des gens vont naître pendant que la tour est en train de se construire, et qu'ils mourront vieux sans que la tour soit achevée.

La préoccupation de l'humanité ne sera donc qu'une seule et même chose: agrandir la tour. C'est une forme de dictature collectiviste, totalitaire, qui va empêcher les hommes de penser à eux-mêmes. Et tout cela pour amener la paix entre les hommes.

L'auteur de ce projet est un personnage extrêmement important, dont il est question au chapitre 10, au verset Het, c'est-à-dire le verset 8: Vekoush yalad et Nimrod, Kouch engendra Nimrod. Nimrod veut dire « révoltons-nous ». Selon la tradition, ce Nimrod-là est l'auteur de la tour. Il a commencé à être un héros sur terre, un héros de chasse devant Dieu. C'est pour cela que l'on dit: un héros de chasse devant l'Éternel. Le début de son empire fut Babel.

Les sages du Talmud, les sages du midrash disent donc que c'est lui qui était l'initiateur de la tour de Babel. Il y a cependant un petit problème. Si la stratégie de Nimrod consiste à faire oublier le nom de Dieu aux hommes, lui, …

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