Caïn, la ville et la chute des valeurs
Le nom donné à la ville, les lignées de Caïn et l'art de distinguer Caïn et Hevel
Rav Oury Cherki
Ensuite : Caïn et Abel : recevoir pour donner, 51 min
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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
Bonjour, nous sommes au chapitre Dalet 4 de Béréchit, et nous étudions les conséquences du premier assassinat, c'est-à-dire l'aventure malheureuse de Caïn et de Hével. Caïn n'a pas réussi à dominer son instinct alors qu'il pouvait le faire, et il est donc condamné à l'exil. Pourquoi Caïn est-il condamné à l'exil ?
Il semble que l'origine de la violence soit l'enracinement exagéré dans la nature. Caïn était effectivement cultivateur, et l'expression employée par la Torah est Oved Adama, c'est-à-dire cultivateur de la terre. Mais, contrairement à la norme, le mot Oved est écrit sans la lettre Vav. C'est comme s'il fallait lire Eved Adama, il était esclave de la terre. S'il était Oved Adama avec un Vav, cela voudrait dire qu'il était capable d'assumer la relation envers la terre, et d'élever le sol. Mais Caïn a été englouti par le sol, et il a donc fallu qu'il parte en exil.
Au verset Tedzaïb: Vayetsé Kaïn milifné Hachem, Caïn sortit de devant Hachem. Vayéchev be-erets Nod, il s'installa dans le pays du mouvement. Vous comprenez ici le paradoxe: il s'installe dans un pays où l'on bouge. Nod veut dire « ce qui bouge ». Kidmat Eden, à l'orient d'Eden. Cela veut dire qu'il y a chez Caïn une tentative, à un moment de sa vie, de réparer la malédiction. Effectivement, il va devenir constructeur de villes.
Vayéda Kaïn et Ichto, Caïn connut sa femme. Vatahar, elle conçut. Vatéled et Hanokh, elle engendra, elle accoucha, elle enfanta l'inaugurateur. Hanokh veut dire celui qui inaugure, comme par exemple le mot Hanouka, qui veut dire inauguration. Donc il va inaugurer une nouvelle humanité: on va essayer de remettre les pendules à zéro, de recommencer l'histoire. Vayehi bone ir, et il construisit une ville. La ville est un nouveau mode d'existence. C'est un lieu, qui est une sorte de sphère protectrice contre la nature. La vie dans la ville n'est pas la vie de la nature; elle est entièrement basée sur les rapports humains. On peut donc dire, d'un certain point de vue, que le fait d'avoir construit une ville, c'est avoir tenté de refonder les relations humaines sur la fraternité.
Mais là vient le danger. Vayikra chem ha-ir kechem bno Hanokh, il nomma la ville du nom de son fils Hanokh. C'est là que cela devient grave. D'habitude, avoir un nom est quelque chose qui appartient à une personne. La ville n'est pas une personne, la ville est une structure. Et il est dangereux que l'homme abdique son identité en faveur de la structure dans laquelle il vit. Donner le nom de l'homme à la ville, cela veut dire que c'est la ville qui est devenue la personne, et que l'être humain a cessé d'être une personne. C'est évidemment une déshumanisation de l'homme, et une tentative d'humaniser la ville. Cela peut entraîner une chute morale.
Et nous la trouvons effectivement dans la famille de Caïn. Vayivé le-Hanokh Irad, c'est alors que naquit à Hanokh Irad. Irad veut dire la chute de la ville: Ir-Yarad, c'est-à-dire la ville qui entraîne la chute. Veirad yalad et Mehouyaël. Quand une ville est en décadence, elle efface le nom de Dieu. Mehouyaël veut dire l'effacement du nom de Dieu. Oumehouyaël yalad et Metouchaël, et c'est alors que l'effacement de Dieu engendre le déracinement de Dieu. Metouchaël veut dire déracinement de Dieu. Oumetouchaël yalad et Lemekh, et ce déracinement engendre Lemekh.
Lemekh veut dire une société dans laquelle les sentiments l'emportent sur l'intelligence, c'est-à-dire le vécu l'emporte sur le vrai. Que veut dire le mot Lemekh ? Étymologiquement, cela veut dire ce qui est en train de s'affaisser, du mot namour en hébreu: namour, c'est quelque chose qui est tombé. Dans l'enseignement des hassidim, on explique que les trois lettres qui forment le mot melekh, roi, en hébreu, mem, lamed et kaf, sont les initiales des trois foyers de l'être humain: Moa'h, Lev, Kaved. Le cerveau, c'est-à-dire le lieu de l'intelligence; le cœur, c'est-à-dire le lieu des sentiments; et Kaved, le foie, qui est le lieu des pulsions. Tout le problème est de savoir dans quel ordre l'homme vit cette relation, quelles sont les relations entre ces trois parties. Quand l'homme est maître de lui-même, Melekh, l'intelligence vient avant les sentiments, et tout cela vient avant les pulsions.
Mais il y a des sociétés dans lesquelles la vérité cesse d'être importante, et où ce qui compte est ce qui est vécu. Une société de ce genre ne peut arriver qu'à une décadence encore plus grave. Je lis ici au verset 19: Vayikach lo Lemekh chenei nachim, Lemekh prit pour lui deux femmes. C'est la première fois dans l'histoire que l'on entend dire qu'un homme a deux femmes. La vie conjugale, et bien c'est très simple. Chem ha-ahat Ada, l'une avait pour nom Ada. Ada vient d'une racine en araméen qui veut dire la grossesse. Donc il a une femme pour avoir des enfants, pour perpétuer l'espèce. Et le nom de la deuxième, c'est Tsila, son ombre. C'est-à-dire qu'il y a une femme qui vit non pas pour donner des enfants, mais pour être l'ombre de son mari, parce qu'elle est belle.
Rachi nous amène des midrashim qui expliquent que la société de l'époque faisait une différence entre deux sortes de femmes: une femme qui est faite pour avoir des enfants mais pas pour être belle, et l'autre qui est faite pour être belle mais pas pour avoir des enfants. C'est une société incapable de voir l'unité entre l'éthique et l'esthétique, entre le devoir de donner la vie et la jouissance de la vie. Une société de ce genre devient extrêmement superficielle, ne peut plus s'identifier à l'idéal de vitalité, et devient donc destructive.
Il y a, d'ailleurs, des conséquences. Vatéled Ada et Yavel. Ada enfanta Yavel. Yavel est un drôle de nom: il nous rappelle quelqu'un d'antérieur, Hével. On voit donc que dans la famille de Caïn il y a une tentative d'intérioriser, au moins partiellement, les valeurs de Hével, l'assassiné. Et qu'est-ce qu'il fait, ce Yavel ? Hou haya avi yoshev ohel ou mikné, il était le maître de ceux qui vivent dans des tentes et qui ont des troupeaux. Cela nous rappelle effectivement le métier de Hével. Mais il y a une petite différence: le métier de Hével est décrit dans la Torah comme étant roé tson, il était berger de troupeaux, et cela suppose qu'il était l'ami des bêtes. Tandis que mikné, ici, veut dire des troupeaux dans le sens de la valeur commerciale, kinyan. On commercialise le métier de Hével, on va rentabiliser la bergerie. C'est donc une approche caïnite du métier de Hével.
Vé-chem achiv Yuval, et son frère s'appelait lui aussi Yuval, un peu à la manière de Hével. Hou haya av kol tofes kinor va-ougav, il était le maître de ceux qui prennent la harpe et le psalterion. C'est donc l'inventeur de la musique. Mais la musique a commencé avant, par la flûte du berger, la flûte des bergers de Hével. Or cette flûte, qui était quelque chose d'extrêmement poétique, devient un art. Dans la famille de Yuval, on va créer la systématisation de l'art. C'est à …
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