Herzl : la censure de sa mémoire juive
Comment les journaux intimes de Herzl révèlent un homme attaché à la tradition, et pourquoi son image a été déformée.
Rav Oury Cherki
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Bonsoir à toutes et à tous, et bienvenue au Centre Begin. Nous nous réunissons ce soir pour rendre hommage à un homme sans lequel l'histoire du peuple juif ne serait pas la même, Théodore Herzl. Mais nous rendons aussi hommage à un homme sans lequel la mémoire de Théodore Herzl ne serait pas la même, Georges Weiss. Par son livre, Théodore Herzl, une nouvelle lecture, paru en 2006 puis traduit en hébreu et en anglais, Georges Weiss révèle ce que seuls ceux qui avaient lu les journaux intimes de Herzl savaient, c'est-à-dire très peu de gens. Contrairement au portrait fait par ses biographes, Herzl se révèle être un homme profondément attaché à la tradition juive, dont il se sert comme exemple ultime dans son action. Le Dr Weiss ne multiplie pas ses interventions en public, et nous le remercions pour le grand honneur qu'il nous fait ce soir.
Comme vous avez pu le voir sur nos publications, sa conférence traitera du thème « Pourquoi Herzl a-t-il été censuré ? » et « Pourquoi s'est-il lui-même censuré ? » Je donne donc la parole au Dr Weiss pour sa conférence, à laquelle suivra l'intervention du Rav Cherki, qui lui aussi tâche depuis de nombreuses années de corriger les mains de falsification dont Herzl a été victime. Le Rav Cherki ne saurait tarder à arriver. Georges Weiss, vous avez la parole.
Bonsoir.
Ce soir, nous allons essayer de comprendre ce que Herzl lui-même appelait une énigme, et que des psychanalystes appelleraient la scène primitive que l'establishment sioniste essaie désespérément de refouler. Mais pour cela, il faut faire un retour en arrière, au début du mois d'octobre 1894. Dans la soirée, à Paris, on donne une représentation d'une pièce d'Alexandre Dumas fils, celui qui écrit La Dame aux camélias. La pièce se nomme La Femme de Claude. Un des personnages secondaires de la pièce, le juif Daniel, a comme projet de faire revenir les Juifs en Israël, et il proclame plusieurs fois la formule antique: « L'an prochain à Jérusalem. » Herzl, qui était correspondant à Paris du prestigieux journal autrichien Die Neue Freie Presse, est présent dans la salle.
Le lendemain, il envoie une critique acerbe à son journal, et il déclare, entre autres: « Dorénavant, les Juifs n'ont rien à voir avec la Palestine, et si par hasard ils revenaient, ils découvriraient dès le lendemain qu'ils ont cessé depuis longtemps d'être un peuple. » Donc, pour Herzl, à cette époque-là, le peuple juif et sa terre ont disparu. Ce jugement sévère ne peut pas être compris comme l'expression d'une indifférence par rapport au peuple juif. Au contraire, il est obsédé par la question juive, par l'antisémitisme, et il essaie par tous les moyens de trouver une solution.
Deux ans avant ce jugement sur la pièce d'Alexandre Dumas, il écrit une lettre privée à Benedikt, le rédacteur de ce journal, le Neue Freie Presse, et il lui écrit la lettre suivante, que je lis. Je répète donc: Herzl est obsédé par la question juive. Il cherche de tous les côtés une solution, et il essaie de trouver des solutions les unes plus fantaisistes que les autres. Voilà ce qu'il écrit: « Je me considère comme un juif moderne banal. Je ne reculerai pas devant une conversion pour la
forme au christianisme. Tout juif qui a des enfants et qui décide de se faire baptiser a ma bénédiction. J'ai un fils. Pour son bien, je préférerais me convertir aujourd'hui plutôt que demain. Mais je ne peux le faire, pour deux raisons. Je ne voudrais pas blesser les sentiments de mon père. Et deuxièmement, on n'abandonne pas les Juifs lorsqu'ils sont persécutés. Question d'amour-propre. Et en plus de cela, ça ne sert pas à grand-chose, comme l'a montré le cas des Juifs espagnols, qui, bien qu'ils se soient convertis, ont
continué à être méprisés et persécutés. »
Ça, c'est donc en 1892. Et l'année suivante, il dit la chose suivante: « Lorsque j'ai dit que les Juifs devaient se convertir, c'était à moitié pour rire, à moitié sérieusement. Moi qui ne me convertirai pas, je peux me permettre de dire cela. Dans la lutte contre l'antisémitisme, il faudrait, selon moi, imaginer quelque chose de tout à fait différent, fondé à Vienne, une sorte de journal qui ne peut avoir un seul juif dans son équipe, même converti. »
Pourtant, un peu plus tard, après cette critique de la pièce d'Alexandre Dumas, Herzl publie un manifeste, Der Judenstaat, L'État juif ou L'État des Juifs. Herzl utilise indifféremment les deux formules, et ça a une certaine importance. Il y déclare: « Nous sommes un peuple, un peuple un. » Et ce peuple, se référant à la faute des explorateurs, Herzl dit: « Ce peuple doit revenir dans le beau pays de nos pères, que nous n'avons pas besoin d'explorer pour l'aimer. » Plus tard, il écrira: « Cette terre a un nom magnifique, Erets Avotenou », et il écrit ça en lettres latines. Et le peuple juif est, je cite, « le peuple de Dieu ».
Que s'est-il passé ? Parce que manifestement, il s'est passé quelque chose, et cela en moins d'un an.
À l'époque, c'est-à-dire en octobre 1894, la critique de Herzl sur la pièce d'Alexandre Dumas n'avait rien de surprenant. Isidore Cahen, ancien normalien et professeur de philosophie, avait cru bon d'expliquer à Alexandre Dumas que cette formule, « l'an prochain à Jérusalem », était un vœu allégorique. Il ne s'agissait surtout pas d'une Jérusalem politique, mais d'une Jérusalem idéale. Il ne fallait pas confondre. En fait, à peu près à la même époque, le grand rabbin de Paris, futur grand rabbin de France, Zadoc Kahn, ne se contentait pas de renvoyer à un éventuel retour du Juif en Palestine: il avait signé l'acte de décès de toute aspiration à sa réalisation. Il disait, je lis: « Le peuple juif est mort, déclare-t-il. Sa forme nationale est morte. Mais ce qui n'est pas mort et ne mourra jamais, c'est l'esprit du judaïsme. »
Et justement, Tolstoï disait que le véritable esprit israélite est contraire à l'idée de patrie, et une fois pour toutes, il y a renoncé. Et là, je dois ouvrir une parenthèse. Le monstre Farad n'avait jamais renoncé à l'idée de retour. En particulier, au dire de Herzl lui-même, un de ses anciens ancêtres de Salonique, le rabbi Taitatchek, avait deux élèves célèbres, entre autres, qui sont partis en Israël: le premier étant rabbi Yossef Caro, l'auteur du Chulchan Arouch, et le deuxième rabbi Shlomo Alkabetz, l'auteur de Lekha Dodi.
En revanche, dans pratiquement toutes les sociétés, dans les sociétés chrétiennes, aussi bien chez les laïcs que chez les orthodoxes de toute obédience, l'idée de retour était considérée comme inconcevable. Et même l'historien Dubnov estimait en 1880 qu'en l'an 2000 il ne pourrait pas y avoir plus de 500 000 Juifs en Palestine: une infime partie du peuple juif, qui ne résoudrait pas le problème. Il voyait ça comme quelque chose d'immoral.
Pour Ahad Ha'am, l'idée était délirante. Invité personnellement par Herzl au Congrès sioniste, il avait déclaré que l'idée même d'un …
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