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De l'Autre au Quelqu'un : sortir de l'identité juive abstraite

Éric Danon analyse le basculement de l'image d'Israël et propose de penser l'identité juive depuis Sion.

13 min

Ensuite : L'antisémitisme dans la Bible : Jacob face à Esaü, 19 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Bonjour à tous, mesdames, messieurs, chers amis, beaucoup d'amis dans la salle que je salue, et merci bien sûr à Misha pour l'organisation, la conception de ce colloque. Sion est à la fois un lieu et une promesse. Ce nom porte l'exil et le retour, la douleur et l'élévation, l'histoire et le projet.

Et le titre de ce colloque, sous le signe de Sion, ce n'est pas seulement poétique ou métaphysique. Il nous invite à réfléchir à ce que signifie penser l'identité juive dans un monde où le symbolique, le géopolitique et le spirituel s'entrelacent plus étroitement que jamais.

À mes yeux, il nous faut affronter un double malentendu. Celui qui affecte la manière dont le judaïsme est perçu de l'extérieur, et celui qui affecte, parfois, la manière dont il se pense lui-même. Si toute identité suppose une altérité, il faut rappeler que pendant longtemps, l'identité juive fut conçue de l'extérieur par les non-juifs, comme une altérité morale, porteuse d'une appréciation ambiguë et rarement positive.

Pour l'Occident, le juif devint progressivement la victime et la conscience inquiète du monde moderne. La mémoire de la Shoah renforça ce mouvement où, dans une logique de rachat séculier, le juif fut élevé en mythe rédempteur. Prophète de la conscience morale, figure christique, sécularisé, exilé par vocation, détaché de tout enracinement, victime universelle, mémoire vive de la douleur du monde, et incarnation de la marginalité associée à toutes les dissidences.

Mais cette abstraction, fabriquée par d'autres, n'était ni aggadique, ni talmudique, ni autonome. Elle produisait un juif imaginaire, dépouillé de son peuple, de sa loi et de sa terre. Et voici que ce récit s'effondre. D'abord parce que d'autres figures de la souffrance ont hérité de cette centralité morale: le Palestinien, le colonisé ou l'ex-colonisé, le subalterne du Sud global, que sais-je. Ensuite parce qu'Israël n'incarne plus l'imaginaire occidental.

David affrontant Goliath. Les guerres de 48, 67 ou 73 avaient nourri l'image d'un petit État encerclé, menacé d'anéantissement, mais résistant avec héroïsme. Or, cette mémoire s'estompe. Une génération entière n'a jamais connu Israël vulnérable. Elle n'a vu que l'Israël fort, armée technologiquement avancée, puissance nucléaire tacite, résilience exceptionnelle. Pour elle, Israël n'est plus David. Il est devenu Goliath.

Ce basculement est amplifié par les images qui saturent l'espace médiatique. Images de checkpoints, murs de séparation, confrontations en Cisjordanie et, bien sûr, blocus et guerres à Gaza. Les jeunes générations en Europe, aux États-Unis et plus encore dans le monde arabe associent désormais Israël moins à un refuge fragile qu'à une puissance occupante.

La guerre déclenchée après le 7 octobre a cristallisé cette mutation. De manière presque incroyable, une surenchère antisémite s'est immédiatement manifestée dans plusieurs régions du monde. Caricatures, accusations collectives et menaces ciblées ont proliféré avant même que le contexte du conflit ne soit compris. L'attaque du Hamas avait suscité un choc mondial. Mais l'opération militaire qui suivit, avec ses destructions massives, ses milliers de victimes, a inversé la balance émotionnelle. Les souffrances palestiniennes ont supplanté le massacre initial dans la perception internationale.

Ainsi, le juif cesse d'être l'autre éthique pour devenir l'oppresseur essentialisé.

Les deux années de guerre qui ont suivi ont ouvert une plaie profonde dans la conscience juive contemporaine, imposant un deuil collectif qui appelle aujourd'hui, me semble-t-il, une réélaboration de l'identité. Et ce, d'autant plus que le bouillonnement des passions autour de la question palestinienne accouche d'une inversion des repères. Le Hamas, porteur d'une idéologie totalitaire et expansionniste, est parfois présenté comme une résistance légitime, tandis qu'Israël, démocratie attaquée sur plusieurs fronts, doit se défendre de commettre un génocide.

Ce double mouvement de perception trouve un écho dans la réalité des Juifs eux-mêmes. Certains de la diaspora choisissent de faire leur alia, attirés par l'ancrage et la responsabilité d'Israël, tandis qu'une partie des Israéliens quitte le pays, épuisée ou inquiète face aux tensions et aux dangers. L'inversion des repères a donc des répercussions intimes sur le vécu et le sentiment d'identité.

Avec la conclusion d'un cessez-le-feu, le défi est désormais moins militaire que politique. Comment sortir du cercle infernal des affrontements répétés pour donner à Sion sa pleine signification, celle d'un horizon de souveraineté et de justice ? Car dans ce contexte, Sion retrouve sa centralité. Elle n'est plus seulement un rêve, elle est l'enjeu de la souveraineté: terre, langue, loi, histoire, jugement.

Penser sous le signe de Sion, c'est refuser de se laisser enfermer dans les assignations victimaires ou oppressives. C'est penser depuis une intériorité retrouvée, où l'hébreu, la culture et la mémoire collective irriguent une identité en recomposition. Mais quoi de plus difficile qu'une telle reconquête de soi ? Trois écueils se dessinent immédiatement.

Le premier est intérieur: transformer cette redéfinition en guerre civile symbolique, chaque courant du judaïsme cherchant à imposer sa version unique de l'identité. Or, comme le rappelait Derrida, l'identité juive ne peut se définir seulement par elle-même et ne peut être fixée une fois pour toutes, là, comme d'ailleurs toutes les identités. Elle est traversée par la loi, l'exil, la langue, le débat et le doute. Vouloir la figer serait la trahir.

Je me réjouis d'ailleurs de voir combien les organisateurs de notre rencontre insistent sur la pluralité des voies juives nécessaires à cette recherche.

La dérive la plus préoccupante aujourd'hui réside dans la confusion qu'entretiennent certains entre promesse de la terre et droit de l'occuper. La terre promise doit d'abord être comprise comme une convocation spirituelle et éthique. La réduire à un droit de possession absolue, c'est s'exposer à un glissement identitaire où la terre devient une fin en soi. Je dirais un veau d'or moderne. Or, l'histoire biblique nous enseigne que toute idolâtrie trahit la promesse au lieu de l'accomplir.

Le second risque est extérieur. À mesure que le juif quitte la fonction de victime universelle, le Palestinien en hérite et construit son identité par mimétisme des grandes figures du destin juif: peuple sans État, réfugiés perpétuels, droit au retour, Gaza comme ghetto, victimisation génocidaire. Cette inversion morale transforme le succès historique de l'émancipation juive en motif d'effacement symbolique. Plus le juif s'affirme comme sujet libre et souverain, plus certains cherchent à lui refuser cette liberté au nom des souffrances qu'il n'incarnerait plus.

Le troisième danger tient à la guerre elle-même. Si le désastre humanitaire à Gaza se prolonge sans horizon politique, l'image d'Israël pourrait durablement entacher celle du judaïsme tout entier. Ce que l'on perdrait alors, c'est la légitimité, ce qu'aucune armée ne peut protéger.

Dans ce contexte, la qualification de génocide mérite toute notre attention. L'usage inflationniste de ce terme appliqué à la guerre de Gaza offre à certains adversaires d'Israël et aux antisémites un double avantage. D'une part, relativiser la singularité de la Shoah. D'autre part, suggérer qu'un peuple né d'un génocide aurait perdu tout droit moral à l'existence s'il en commettait un lui-même.

Comme l'a montré Georges Bensoussan, que je salue ici, nous assistons à une mutation du discours antisémite. Jadis déclaré peuple déicide, c'est-à-dire responsable du plus grand crime contre Dieu, le Juif deviendrait aujourd'hui peuple génocidaire, c'est-à-dire coupable du plus grand crime contre les hommes.

Et ce glissement n'est pas une simple outrance polémique. C'est la même démarche, celle qui vise à priver le judaïsme de toute légitimité morale et …

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