Le messianisme juif et la crise identitaire d'Israël
Pourquoi l'injure « messianique » révèle une crise de l'identité juive entre sionisme, gauche et souveraineté.
Ensuite : La guerre commence le 8 mai 1945 selon Michel Gad Wolkowicz, 25 min
Début du cours (texte)
Lire le début du cours
Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
Je vais vous proposer une approche parallèle, quelque peu différente. Je signale en passant que si la notion d'altergie vous intéresse, vous retrouvez en libre accès tout le numéro de Controverses, sur controverses.fr. Vous avez tous les articles, tous les textes. Depuis la deuxième intifada, ça n'a pas vieilli du tout.
Ce qui est fascinant. En fait, je me souviens d'avoir été invité un jour à France Culture, ou je ne sais plus quoi, pour un livre où j'avais rassemblé mes articles sur l'antisionisme et le nouvel antisémitisme. Un des journalistes a dit: peut-être avons-nous eu tort de ne pas parler suffisamment de cette dimension-là.
Bien. En fait, je voudrais partir de l'idée que l'attaque globale à laquelle le peuple juif est confronté engendre en son sein une crise identitaire, une crise très conflictuelle dont nous sommes tous les témoins. Je vous renvoie au phénomène des Sheavarim, les ex-ex-ex-général, ex-chef de l'État, etc., dont les prises de position défraient la chronique en Israël.
C'est-à-dire qu'en fait, l'attaque et l'adversité que nous rencontrons au dehors engendrent le même phénomène au-dedans. Il y a un lien intrinsèque entre les deux dimensions. Je voudrais tenter d'en comprendre le sens à partir d'une nouvelle injure apparue dans la confrontation publique, l'injure de Meshihim, « messianiques ».
C'est quelque chose de tout à fait nouveau, on ne l'entendait pas auparavant. Cette injure est destinée à qualifier et à disqualifier l'adversaire, et à l'exclure de toute respectabilité, comme celle, parallèle, de « fasciste », par exemple. C'est la même catégorie. Il faudrait étudier aussi l'usage de l'adjectif « fasciste ».
Je remarque d'abord l'extraordinaire inculture de celui qui profère une telle injure, qui donne à prendre d'ailleurs la mesure de la défaillance de l'enseignement de l'histoire et de la culture juives dans l'éducation israélienne. Car le messianisme juif a été la principale force de l'histoire juive dans les situations les plus adverses. Il a par ailleurs inspiré deux religions mondiales, et c'est son énergie qui a porté la continuité juive jusqu'à la naissance du sionisme politique, après bien des détours.
C'est d'ailleurs ce qu'avaient bien compris les émancipateurs de la Révolution française, dans le débat à l'Assemblée constituante de 1789. Un des derniers problèmes qui se posaient à eux pour reconnaître la citoyenneté aux Juifs comme individus, c'était, je vais vous citer une phrase du débat de la Constituante: « L'idée d'être un jour vainqueur de ses ennemis, en attendant un messie, a été la cause radicale qui s'est opposée à l'incorporation des Juifs avec les nations qui les ont reçus dans leur sein. »
Donc, en fait, le roc du messianisme comme garant de la continuité juive. Une autre citation du député de Lorraine.
Donc, en fait, le messianisme juif apparaît comme l'ultime menace sur la possibilité, pour les Juifs, d'acquérir la citoyenneté, mais à l'état d'individu.
Pour comprendre comment on en est arrivé, dans le débat politique contemporain israélien, à évoquer le messianisme comme dérision, il faut faire une généalogie de la situation présente. Au départ, la gauche israélienne, c'est-à-dire les travaillistes au pouvoir, était sioniste. Elle détenait le pouvoir dans le cadre d'un alliage sociétal comprenant aussi le sionisme religieux. Le côté pionnier qui caractérisait alors l'existence d'Israël y était pour beaucoup. Il y avait des kibboutzim religieux, et le Mafdal, le Parti national religieux, faisait partie de toutes les coalitions au pouvoir.
Cet alliage a éclaté avec le hitnatkout, un terme bizarre, l'« autocoupure ». On s'auto-coupe, c'est étonnant. En 2005, sous le gouvernement d'Ariel Sharon, qui, pour assumer les fâcheux accords d'Oslo, 93-95, en vue d'un État palestinien à venir, avait déraciné les implantations majoritairement sionistes ou religieuses qui s'étaient installées dans la bande de Gaza.
L'alliage des premiers temps commença alors à dépérir. D'un côté, une gauche de moins en moins sioniste, voire, plus tard, post-sioniste. De l'autre, un sionisme religieux qui se développa dans la société avec la venue d'une vague d'alliyah importante, d'une nouvelle population, celle qu'on définit comme le second Israël, qui ne s'est pas intégrée dans l'élite dominante, dont les Sheavarim d'aujourd'hui, les ex, sont la figure de proue. En fait, les ex, c'est un ensemble de personnages qui ont eu des postes publics très importants et qui condamnent la réalité d'Israël aujourd'hui à tous les points de vue, dans tous les sens du terme.
Cette évolution prit forme avec la montée au pouvoir du Likoud, qui avait toujours été écarté du pouvoir travailliste. Un New Deal, qui fut défini comme le Mahapakh, le renversement de l'État travailliste: les élites de gauche s'éloignèrent de plus en plus du sionisme socialiste, et a fortiori de la question restée sans réponse forte du statut du judaïsme dans l'État et par rapport à l'État, mais aussi de la place faite au second Israël.
Le post-sionisme qui fleurit dans ces rangs annonçait la régression du projet israélien vers un néo-diasporisme, pré-sioniste, aspirant à s'inscrire dans les perspectives nouvelles des sociétés occidentales, le postmodernisme, la mondialisation. Tandis que les sionistes religieux s'opposaient à cette évolution en Erets Israël, en développant le pionnierisme en Judée-Samarie. Remarquons à ce propos que leur sionisme se vit rétrogradé jusque dans les mots de l'idéologie dominante. On distingua ainsi entre kibboutzim, assemblés, et hitnahalout, implantations. Les mitnahalim devinrent des « colons », c'est-à-dire dans la réprobation, là où auparavant ils étaient des pionniers des kibboutzim socialistes.
La société se restructura objectivement sur la base de critères ethniques, politiques, religieux, etc., sans faire apparaître cependant de nouvelles élites. La venue au pouvoir de la coalition de droite sous Netanyahou marqua en 2022 un tournant. La gauche, l'ancienne élite, n'accepta pas le verdict des urnes. C'est ce qui donna lieu à la protestation. Je ne traiterai pas ici de son idéologie, qui mérite d'être étudiée, mais je soulignerai son caractère gauchiste, quasi anarchiste, dont on trouve une correspondance dans le phénomène français des LFI, La France insoumise. Il y a un parallélisme fascinant.
Le trait principal de cette idéologie est l'essentialisation de la démocratie, que ses partisans opposent à la démocratie procédurale, c'est-à-dire électorale. En un mot, l'idéal démocratique se voit opposé au régime démocratique. Le régime démocratique exige l'élection, la majorité par élection. Mais l'idéal démocratique, c'est un idéal lointain, qui ne se réalise pas, qui a besoin de se réaliser sans cesse. Et là, on a pu entendre en Israël des représentants de petits partis, dix députés sur cent vingt, etc., comme le général Eyal Golan ou comme Yair Lapine, s'exclamer, et je cite: « Nous sommes la majorité, la majorité essentielle. »
L'essentialisme démocratique est incarné par des gens qui ne sont pas portés par la procédure électorale. Et cela est tout à fait commun aux néo-gauchistes européens, notamment en France, c'est manifeste à ce niveau-là. Je dirais que la protestation reflète la révolte de l'ancienne élite, ce n'est pas la révolte des misérables, des pauvres, mais de ceux qui étaient au sommet de l'élite, qui ont perdu le pouvoir et cherchent à le garder en contestant et en délégitimant le pouvoir actuel, par un subterfuge qui oppose le pouvoir judiciaire au pouvoir législatif, pour phagocyter tout acte politique du gouvernement au pouvoir.
Cours du Centre Begin
Dans la même série
78 conférences et rencontres du Centre Menahem Begin (Jérusalem), en français : histoire d'Israël, sionisme, pensée juive. Environ 59 h.
- 39
La stratégie du monde arabe face à IsraëlLe plan par étapes d'Arafat (1974), les attentats et Oslo, et le rôle attribué aux Américains. - 40
La déclaration de New York face au droit internationalLéon Rozenbaum réfute, point par point, la conférence franco-saoudienne sur un État palestinien au nom du droit. - 41
Les mots inventés contre le peuple juif et leur détournementComment des termes forgés pour les juifs (déicide, ghetto, génocide, apartheid) sont retournés contre Israël. - 42
Juifs intellectuels et critique d'Israël : une dérivePierre Lurçat analyse la radicalisation des intellectuels juifs qui s'éloignent d'Israël, de Delphine Horvilleur à David Grossman. - 43
Le messianisme juif et la crise identitaire d'IsraëlPourquoi l'injure « messianique » révèle une crise de l'identité juive entre sionisme, gauche et souveraineté. - 44
La guerre commence le 8 mai 1945 selon Michel Gad WolkowiczOuverture d'un colloque de Chibolette : identité juive, transmission et antisémitisme après la Shoah. - 45
De l'Autre au Quelqu'un : sortir de l'identité juive abstraiteÉric Danon analyse le basculement de l'image d'Israël et propose de penser l'identité juive depuis Sion. - 46
L'antisémitisme dans la Bible : Jacob face à EsaüComment la Torah éclaire l'antisémitisme, de Pharaon à la rencontre de Jacob et Esaü, et comment réagir à ses ennemis. - 47
Le palestinisme, une nouvelle idéologie universelleComment le drapeau palestinien est devenu le symbole de la lutte contre l'Occident et pourquoi le juif en est la cible. - 48
L'islamisme en Europe et au Moyen-Orient, un combat collectifComment les experts réunis analysent l'influence des Frères musulmans, du marché halal et de l'université, et ce qui peut être fait.
— un nom de Rav à ajouter, un problème de son ou d'image ?
Une question sur ce cours ?
La réponse s'appuie d'abord sur ce cours, puis sur les autres cours des Rabbanim, avec le passage exact à écouter.
Commentaires et questions au Rav