Mordekhaï, l'huile d'onction de la Meguila de Pourim
Le nom Mordekhaï se rattache à la myrrhe de l'huile d'onction, et révèle la présence divine cachée dans l'histoire de Pourim.
Rav Élie Kling
Ensuite : GPA et revendications LGBT : le regard d'un rabbin, 17 min
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Pourim, c'est l'occasion de calembours, d'humour, de mots d'esprit. Que pensez-vous de celui-ci ? Où est-ce que nous parlons de Mordekhaï dans la Torah ? Dans la Torah, les cinq livres de Moïse, ceux qui commencent par Béréchit et se terminent par Devarim ? C'est une question talmudique. Et la réponse est: parce que Mordekhaï, en araméen, se dit Meradachia, et que Meradachia veut dire la myrrhe.
La myrrhe, vous savez, c'est la plante qui sent bon. En français, je crois qu'on l'écrit avec un Y, deux R, un H, enfin… Vous voyez, la myrrhe. Eh bien, Mordekhaï se dit Meradachia, et cela veut dire la myrrhe. Et alors ? Eh bien, la myrrhe, en hébreu, se dit Mor Dror. Et alors ? Eh bien, Mor Dror se trouve dans la Torah. Cela fait partie de ces fameuses plantes qu'il faut prendre et utiliser pour faire ce qu'on appelle le Chemen HaMichra. Oui, Chemen HaMichra, c'est l'huile d'onction.
C'est l'huile d'onction que l'on mettait sur la tête du Kohen pour qu'il devienne Kohen, et qu'on mettait également, dans le désert du Sinaï, sur les kelé hakodech, c'est-à-dire sur tous les ustensiles qu'on avait construits pour le Mishkan, ce fameux tabernacle portatif et démontable que nos ancêtres ont utilisé dans le désert. Par exemple, ils ont fait une ménorah, bien sûr, puis une table avec des pains, et toutes sortes d'autres ustensiles. Une fois tout cela terminé, il fallait verser de l'huile par-dessus, l'huile d'onction, Chemen HaMichra, pour rendre ces ustensiles kedoshim, kadoch, sanctifiés. Il y avait ensuite toutes sortes de conséquences. Par exemple, on ne peut pas s'en servir pour n'importe quoi: si c'est sanctifié, cela appartient au culte d'Hachem et à rien d'autre, vous comprenez ? Et donc, pour pouvoir faire l'huile d'onction, il faut du mor dror. Le mor dror, c'est de la myrrhe. La myrrhe, c'est Meradachia. Et Meradachia, en araméen, c'est Mordekhaï.
Pas extraordinaire, le jeu de mots, vous dites ? Oui, c'est un calembour talmudique. Évidemment, derrière les calembours talmudiques, il y a toujours une idée. La grande question est: pourquoi nos Sages tiennent-ils tellement à faire le rapport entre Mordekhaï, ce personnage, ce héros de l'histoire d'Esther, et l'huile d'onction ? La réponse, c'est que Mordekhaï est celui qui, dans la Méguila, a le rôle de celui qui découvre la présence divine – on appelle cela en hébreu la Chekhina –, la présence divine qui était cachée, bien cachée, dans cette Perse de l'époque.
Car à côté de Mordekhaï, il y avait Haman, que vous connaissez bien, celui qui a programmé la première solution finale du peuple juif. Et lui voulait absolument voiler la présence de Dieu dans l'histoire. Il voulait faire croire à tout le monde que Dieu ne s'intéressait plus à son peuple, que depuis l'exil forcé de l'époque babylonienne, les yeux de Dieu restaient braqués sur Erets Israël.
Sauf qu'en Erets Israël, il n'y avait plus de Juifs. Tous les Juifs étaient partis en Perse, exilés de force. Et là-bas, Dieu se désintéresse de leur sort. Celui qui tient finalement le destin du peuple juif dans ses mains, c'est Haman. Et mieux encore: Pourim, c'est le sort, c'est le jeu de dés. Vous avez donc deux personnages bien campés. Vous avez Haman, qui essaie de voiler la présence de Dieu dans l'histoire, et vous avez Mordekhaï, qui, lui, la dévoile. Il la dévoile parce qu'il comprend tout.
Comme il est écrit dans le verset: « Il a tout compris. » Qu'a-t-il compris ? Il a compris que ce n'est pas pour rien que Vachti a été répudiée, la première reine d'Achashverosh. Et ce n'est pas pour rien qu'à sa place on a choisi justement Esther. C'est certainement parce qu'on voulait préparer la libération d'Israël, cette délivrance, face à la menace qui allait ensuite venir de la bouche de Haman. Donc, si Haman essaie de convaincre que Dieu n'existe plus, en tout cas n'est plus réellement présent dans
ces 127 provinces de Perse, Mordekhaï, lui, a découvert où se cachait la Hachgacha, où se cachait la présence divine. Et où se cache-t-elle ? Pas derrière lui. Il aurait préféré qu'elle se cache derrière lui, il l'aurait laissée s'exprimer. Sauf qu'elle se cache en fait derrière Esther, et Mordekhaï doit d'abord convaincre Esther qu'elle est elle-même la Hachgacha cachée, la présence divine, et que ce n'est pas pour rien qu'elle est arrivée là où elle est arrivée. Ça n'a pas été facile à la convaincre, mais une fois convaincue,
elle a eu le courage, la détermination
de faire ce que nous savons: accuser publiquement devant Achashverosh, son mari, Haman, et réussir ainsi à sauver Israël de la menace. Vous avez donc à Pourim trois rôles importants: celui qui cache, celui qui masque, le Mastir, Haman; celui qui dévoile, le Mégalé, Mordekhaï; et celle qui est dévoilée, Esther, qui est la Hachgacha dévoilée, la présence divine cachée. Et c'est pour cela que Mordekhaï est assimilé à l'huile d'onction. Car l'huile d'onction, si vous la mettez ou si vous ne la mettez pas, ça ne change rien extérieurement: la ménorah reste la même ménorah, la table reste la même table, et l'autel de l'encens reste le même autel de l'encens. Même le Kohen ne change pas avant ou après l'onction. L'onction, on ne la remarque pas. Mais si jamais on ne la fait pas, cela ne devient pas kadoch. C'est une question de savoir regarder.
Et bien, Mordekhaï, c'est l'huile d'onction de l'histoire de Pourim. Sans lui, l'histoire de Pourim serait une simple intrigue de cour, sans obligatoirement de kédoucha à l'intérieur. Aujourd'hui, lorsque nous prions avant de lire la Méguila, nous disons « Acher kidéchanou bémitsvotav », celui qui nous a sanctifiés par ses commandements en nous demandant de lire la Méguila. Celui qui a donc ramené la kédoucha, la sainteté, la présence divine dans l'histoire de Pourim, c'est bien Mordekhaï, c'est lui. C'est la raison pour laquelle on se déguise à Pourim. Et oui, on se déguise, car le déguisement, qu'est-ce que c'est d'autre qu'une manière de dire: qui se cache derrière le masque ? Où suis-je ?
Et bien, pour nous, il faut essayer de retrouver où se cache Dieu à chaque génération, et comment faire pour qu'il puisse s'exprimer dans toute sa grandeur et nous amener à la Gueoula. C'est ce que nous souhaitons de tout cœur, évidemment, cette année, cette année vraiment. Chag Sameia’h.
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