Haredim et sionistes face à face : État, Torah et silence
Un débat public entre le Rav Raphaël Sadin et le Rav Élie Kling sur le refus haredi du sionisme et la place de la Torah dans l'État.
Rav Élie Kling
Ensuite : Sionisme, État et Torah - deux rabbins face à face, 4 min
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— C'est un dialogue orthodoxe. De l'autre côté, le courant sioniste religieux. Ce dialogue, souvent, en tout cas, certainement pas de manière publique. Il est certain que des rabbins libres de différentes tendances se rencontrent, discutent, dialoguent, mais très rarement en public. D'emblée, je voudrais remercier le Rav Raphaël Sadin, d'un côté, et le Rav Élie Kling, de l'autre, d'avoir accepté de relever ce soir un défi qui n'est pas facile, qui n'est pas évident.
Je vous demande donc de les remercier d'avoir accepté de relever ce défi ce soir. Je sais qu'il y a beaucoup de gens qui s'attendent à des étincelles, peut-être à un combat de coqs entre deux rabbanim. Ça va peut-être chauffer, effectivement, mais l'objectif n'est pas que ça chauffe de manière…
L'objectif, c'est que nous dialoguions, que nous puissions dialoguer avec les rabbanim, que les rabbanim puissent se parler, et qu'à la fin de cette soirée, on sorte avec un bagage, plus enrichi, qu'on comprenne un peu mieux ce que l'autre pense. Et je crois que si c'est à cela que l'on aboutit à la fin de cette soirée, on aura, quelque part, obtenu le sahar de cette mitsva.
Nous allons maintenant entrer dans le vif du sujet. Je voudrais vous présenter les deux rabbanim. Le Rav Raphaël Sadin est rabbin. Il enseigne à la yeshiva Torat Israël, dans la Vieille Ville de Jérusalem. Il intervient très fréquemment sur le site Koltorah, Koltorah.com, avec de nombreux chiourim. Il a écrit deux livres: La Voix de Jacob, en français, et Pnei HaShoulhan, en hébreu. Il a également écrit…
Notre second intervenant est le directeur de la Midracha Kemdat Adarom, dans le sud du pays, pour jeunes filles. Il intervient également assez fréquemment sur les sites internet, en particulier à travers le site Sheila.com.
Ceci étant dit, nous allons essayer de rentrer dans le vif du sujet. Je voudrais tout d'abord demander aux rabbanim de nous présenter, pendant quelques minutes, les positions de ces deux grands courants que sont le courant haredi aujourd'hui et le courant sioniste religieux. Nous allons donner la parole au Rav Raphaël Sadin pour nous présenter le courant orthodoxe.
Rav Raphaël Sadin:
D'abord, ce qui m'intéresse ce soir, c'est d'essayer, avec le Rav Kling et avec vous, de réfléchir sur un sujet: il y a deux grands Israël qui s'occultent, l'un occulte l'autre. Le débat, c'est la religion laïque, ceux qui sont religieux, il y a encore un peu de nationaux-religieux, quoique dans le monde haredi il y ait énormément de variations. Je pense qu'on peut aussi trouver de subtiles variations dans le monde national-religieux, et ces débats-là sont très souvent étouffés par le fait que la crise israélo-arabe…
Et c'est effectivement une bonne occasion que ce soit entendu. Je vais donc essayer de poser d'abord les fondements métaphysiques d'un certain refus du sionisme, posé par des groupes qu'on appelle haredim. Pour cela, je voudrais convoquer le premier Rachi que tout le monde connaît. Vous savez que le premier Rachi, dans Béréchit, pose la question: pourquoi la Torah n'a-t-elle pas commencé par la première mitsva, c'est-à-dire Rosh Hodech, la notion du temps en judaïsme ? Et il répond: c'est effectivement pour nous donner le droit à la terre d'Israël.
Ce qui suscite beaucoup d'interrogations, c'est la question de Rachi. Dans la mesure où tout le sefer Béréchit nous apprend énormément de choses, quel était le fondement de la question de Rachi, de vouloir faire commencer la Torah par la première mitsva ? Le Maharal de Prague explique la chose suivante: le territoire juif, en essence, là où il habite, et c'est pour cela qu'il est immortel, c'est pour cela qu'il n'oublie pas le principe de l'histoire, c'est Chamayim, c'est le ciel, c'est la Torah, c'est la volonté de Dieu.
C'est pour cela que le peuple juif est comparé à la lune. Comme la lune reflète la lumière d'un ailleurs, d'un autre astre, le peuple juif, par son essence, est le reflet de la divinité, une introduction dans le monde, dans l'univers mondain, d'une dimension radicalement haute, de l'au-delà de l'être. C'est là la fonction du peuple juif: être le reflet de Dieu et, par ce fait même, n'obéir à aucune catégorie, ni du politique, ni de l'historique, ni de l'économique.
Mais la réponse, bien sûr, nous intéresse: oui, on a le droit à une place dans le monde. Nous ne sommes pas qu'un peuple de prêtres, nous ne sommes pas séparés du monde. Il va falloir qu'à partir de cette Torah on investisse l'espace, y compris politique, et qu'on habite la terre d'Israël. Mais cette terre d'Israël n'est habitée que comme un kiddouch. Pour dire les choses simplement, chez les goyim, la base de leur existence, c'est la terre, c'est la nation, c'est la patrie.
À partir de cette existence-là, on bâtit des systèmes spirituels, des projections spirituelles, qu'on nomme publiquement la religion. Pour l'essence du peuple juif, ce n'est pas comme cela. Chez le goy, la naturalité sera l'État, la patrie, la terre et le kiddouch; la nouveauté sera un accès à la transcendance. Il y aura aussi chez le goy une capacité d'accéder à la spiritualité, mais elle sera toujours seconde. Alors que pour le peuple juif, c'est exactement le contraire.
Nous sommes premièrement intrinsèquement spirituels: notre identité la plus profonde est liée à la parole de Dieu, à l'infini, à l'éternité, à une autre réalité. L'habitacle, la possibilité d'habiter une terre, est un chidouch, une nouveauté, et il faut toujours le voir comme tel. Celui qui projetterait des structures économiques, politiques et historiques sur la terre d'Israël, en épousant la tsoura, la forme,
…la possibilité d'habiter la terre d'Israël n'est qu'une conséquence de la lumière de la Torah. Il s'est passé un événement historique, qu'on ne discute pas, on ne discute pas les événements historiques: ils ont eu lieu. Le sionisme politique, qui lui-même est hérité de la Haskala, a posé comme fondement, avec Theodor Herzl, que le peuple rentrait dans le schéma classique de l'histoire. C'est le fond de l'idée. En d'autres termes, les catégories de l'Occident, la démocratie, les médias, tout le type qu'on voit en Occident, se sont installés en Israël.
C'est une des facettes de la problématique. Les très grands rabbanim, le Rav Asserman, le Rav Nebris Koroub, le Rav Rahim, le Rav Hazanich, je pourrais en citer des centaines, qui sont tous des gedolim immenses, ont vu dans le sionisme politique une trahison de la vocation d'Israël, au sens où l'essence même du peuple juif était d'habiter un espace conceptuel, symbolique, qui est au-delà du monde, celui de la Parole de Dieu, et d'être animé par une existence elle-même pleine de kedoucha, la sainteté.
Une partie du peuple, cela a commencé même avant le sionisme, avec la Haskala, a commencé à définir une nouvelle identité du peuple juif, qui va se définir à partir de soi-même, ou à partir de l'histoire, ou à partir de la culture. On assiste là à une rupture, à une trahison de ce qu'on appelle l'identité d'Israël. C'est à ce niveau-là qu'il va forcément y avoir débat.
Cours de la chaîne YouTube du Rav Élie Kling
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