Babel, la révélation et l'individualité : Vayéred Hachem
Pourquoi la révélation de Hachem divise plutôt qu'elle n'unit, et ce que nomme Ever à la naissance de son fils Peleg.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Abraham, Shem, Ever et la question de l'exil, 47 min
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Shalom tout le monde. Chapitre Youdalef, verset Hé. Vous vous rappelez de la tentative de la tour de Babel, qui est une tentative de créer une société uniforme, n'est-ce pas ? Elle a échoué. Pourquoi ? Pourquoi cela n'a-t-il pas marché ? Parce qu'il y a eu une révélation. Regardez le verset Hé: Vayéred Hachem, Hachem descendit.
L'expression Vayéred Hachem, « Hachem descendit », se retrouve plusieurs fois dans la Torah. À chaque fois, il est question d'une révélation. Par exemple, Vayéred Hachem al Har Sinaï, Dieu descendit sur le mont Sinaï, ou bien Vayéred Hachem be'anan, Dieu descendit dans une nuée. C'est une révélation. Donc ici aussi, le Pchat, c'est Vayéred Hachem: il y a eu une révélation. Et la révélation a entraîné la discorde.
C'est-à-dire qu'à cause de la révélation, ils ne se sont pas entendus. C'est très surprenant, parce que dans l'image populaire, on se dit: quand Dieu se révèle, tout le monde est unifié, tout le monde est en paix, pourrait-on dire. Imaginez, par exemple, que vous êtes devant une éruption volcanique. Vous voyez l'immensité de la chose, vous ne pensez plus tellement à vous-même. Tout le monde est écrasé devant l'énormité du phénomène. On s'imagine la révélation de Dieu un peu de la même manière: une sorte d'éruption, mais multipliée par cent, par mille. Et donc on est, à plus forte raison, encore plus écrasé.
Et pourtant, la réponse, la réalité, c'est exactement le contraire. Quand il y a révélation, c'est là que je ressens très fortement mon individualité. Par exemple, à propos d'un verset de Tehillim, chapitre 29, Kol Hachem bakoach, la voix de Dieu est puissante. L'interprétation des Hachamim, c'est: Ochoch el kol echad ve-echad, selon la puissance de chacun. C'est-à-dire que chacun, lors du phénomène de la révélation, rencontre la Parole selon sa puissance à lui. Exactement, très, très fort.
Et pourquoi ? Parce que, quand c'est Dieu qui se révèle, vous savez que d'après la Torah, Dieu c'est le Créateur. Le Créateur, c'est celui qui a voulu que moi, je sois. Donc quand je le rencontre, je sens très fortement la légitimité de mon être, beaucoup plus qu'avant. Contrairement à ce qui se passe lorsque je vois un phénomène grandiose, l'océan, une éruption volcanique, où je me sens tout petit, lorsqu'il y a révélation de Dieu, je me ressens tout grand. Et c'est alors que j'ai tendance à ne pas considérer l'autre. Lui aussi, d'ailleurs, se sent très fort. Mais il a tendance à ne pas me considérer, moi.
Ce qui fait que, paradoxalement, la révélation entraîne la dispersion. Vous avez compris ? C'est ce qui s'est passé là: Vayéred Hachem, Dieu descendit. Oui ?
On n'écrase pas, on ne les considère pas. C'est-à-dire que j'ai le sentiment très fort de la légitimité de mon être, et donc j'ai une tendance à tout centrer autour de moi. C'est la fameuse phrase que disaient les Hachamim: Bichvili nivra ha-olam, c'est pour moi que le monde a été créé. D'accord ? Je suis un monde. Enfin, je ne suis plus forcément le cœur d'un monde, qui, par définition, est différent du monde dont toi, tu es le cœur. On peut regarder le monde à chaque fois sous un autre angle, et on situe le centre ailleurs. Et mon centre, c'est mon individualité, elle est différente de la tienne.
Alors, lorsque l'on se réveille le matin, on ouvre un œil et on dit: Modé ani, je suis reconnaissant. C'est par la reconnaissance que je suis. C'est-à-dire que, étant donné qu'il y a quelqu'un qui a voulu que je sois, je reçois en cadeau mon moi: Modé ani.
C'est contraire à la phrase d'un Français qui a dit: « Je pense, donc je suis ». C'est-à-dire qu'il trouve la légitimité de son être dans sa pensée: c'est parce que je pense que je suis. Tandis que dans l'expérience de l'hébreu, c'est la reconnaissance qui a suscité mon moi. Modé ani. D'accord ? Sans la reconnaissance, oui. C'est-à-dire, parce qu'on est devant un créateur.
Pour Descartes, le problème n'est pas de savoir s'il y a un créateur ou pas, il faut savoir s'il y a un Dieu ou pas. Le Dieu est un être absolu, moi aussi je suis un être. Mais ce n'est pas un rapport de créateur à créature, c'est de dominant à dominé, plus précisément. Donc j'ai une existence propre. Tandis que quand je parle de Dieu en tant que créateur, je n'ai pas d'existence par moi-même. J'ai une existence parce que quelqu'un a voulu que je l'aie. Et donc c'est en reconnaissant cela que j'ai le sentiment d'être.
C'est pour ça que, quand on ne voudrait pas vivre, quand on est désespéré, par exemple, c'est une forme de blasphème. En fait, on reproche à Dieu de nous avoir fait. C'est d'ailleurs pour ça qu'on reproche à ses parents. D'accord ? Quand on a un problème avec soi-même, c'est qu'on a un problème avec ses parents: pourquoi avez-vous créé un être aussi malheureux que moi ? Donc reconnaître, se réconcilier avec ses parents, c'est le départ de la réconciliation avec le Créateur. Vous avez compris le principe ? D'accord ?
Ça n'a rien à voir avec, par exemple, quelqu'un qui a renversé un verre d'eau. Dans ce cas-là, c'est un autre problème: j'épanche, donc j'essuie. C'est autre chose. Mais en philosophie, c'est: « Je pense, donc… » Vous avez compris ? Très bien.
— Non, je n'entends rien du tout à cause du vacarme que font ces gens. Laisse-les finir. Oui.
Au contraire, c'est un sentiment de grandeur. Alors que je ne suis rien, il a voulu que je sois. Donc je dois être moi. Je lui dois tout.
— Mais qu'est-ce que je lui dois ?
Mon moi. Oui, mais mon moi, il me l'a donné. Donc mon moi est important à ses yeux. Ce n'est pas moi qui en suis l'origine. Quand je pense que je suis moi l'origine de moi-même, je suis plein d'orgueil, et en fait je me couvre de ridicule. Mais quand je reconnais que ça vient de lui, alors mon moi a un sens, puisqu'il est l'émanation de sa volonté. Donc je dois faire attention à mon moi, je dois le préserver. Ce n'est pas de l'orgueil, c'est la responsabilité.
D'autres choses, d'accord ? Il y avait un Juif d'Amsterdam, pas un goy, pardon, qui a dit, dans un livre intitulé L'Éthique, que l'humilité est un défaut. Oui, c'est Spinoza, évidemment. Il a dit que l'humilité est un défaut. Mais pourquoi a-t-il dit ça ? Parce que l'humilité est une faiblesse de l'être. Donc tout ce qui amoindrit l'être est un mal, et l'humilité est un défaut. Ce qu'il fallait démontrer.
Et qu'est-ce que nous répondons à cela ? Bien sûr, Spinoza n'a pas devant qui s'humilier. Le fait d'être humble, il faut que ce soit par rapport à quelqu'un qui est totalement extérieur à moi, une transcendance. Mais pour Spinoza, il n'y a pas de transcendance: Dieu c'est la nature, donc j'en fais partie. Alors pourquoi serais-je en situation d'humilité par rapport à ce dont je suis une partie ? Je …
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