La tour de Babel et la tentation totalitaire
Pourquoi les bâtisseurs voulaient effacer les différences, et comment Achour reprend le projet de Nimrod.
Rav Oury Cherki
Ensuite : La tour de Babel et l'unité entre les peuples, 51 min
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Bonjour, nous continuons notre étude du livre de Béréchit. Nous sommes au chapitre Youdalev, chapitre 11. Et nous élucidons le problème de: qu'est-ce que signifie la tour de Babel ? La tour de Babel a été construite, si l'on s'en tient au midrash, pour empêcher un nouveau déluge. Comme si la tour était une sorte de colonne qui devait, d'ordre de pilier, soutenir le ciel pour qu'il ne tombe pas.
On peut donc comprendre, si l'on suit ces traditions, que les constructeurs de la tour ne craignaient qu'une seule chose: que le ciel leur tombe sur la tête. Dans quel sens faut-il comprendre cela si l'on veut éviter de tomber dans le mythe ? D'après le texte de la Torah que nous avons vu, les raisons du déluge étaient morales. Contrairement à ce qui est dit dans la mythologie sumérienne ou akkadienne, où le déluge aurait été le fruit d'un caprice des dieux.
Selon la Torah, il y a des raisons morales au déluge, et la raison morale fondamentale, c'est l'abondance de violence dans la société humaine. Pour que la société échappe à la violence, il faut supprimer les causes de la violence. On peut donc dire que les constructeurs de la tour de Babel pensaient avoir trouvé le moyen de supprimer les origines de la violence en construisant la tour.
De quelle manière ? C'est très simple. Ils se sont dit que la raison de la violence, c'est le fait que chacun refuse l'autre. Qu'est-ce qui fait que chacun refuse l'autre ? C'est la différence qu'il y a chez l'autre. L'autre est différent de moi, et donc je ne peux pas l'accepter. La solution consistait donc à créer un monde dans lequel les différences disparaîtraient. Pour que les différences disparaissent, il faut que tout le monde s'occupe de la même chose.
En construisant une tour gigantesque, comme nous l'avons vu la dernière fois, nous allons créer une situation dans laquelle tout le monde s'occupera d'une grande entreprise, l'entreprise humaine, l'homme avec un grand H, pour oublier les hommes. Les gens oublient qui ils sont au niveau individuel, sur le plan de la personne personnelle, comme on peut le dire.
Tout le monde deviendra donc des ouvriers, des artisans d'une entreprise humaine gigantesque dans laquelle domine l'impersonnel. C'est ce que voulaient les constructeurs de la tour. Ils voulaient supprimer la violence. On voit tout de suite qu'une autre violence se profile, la violence totalitaire. On peut d'ailleurs le voir dans les termes employés par les constructeurs eux-mêmes. Voyons par exemple le verset guimel: Vayomeru ish el re'ehou, ils se dirent l'un à l'autre: Hava, nilbena levenim, allons, faisons des briques.
De même, au verset aleph: Vayomerou, ils dirent: Hava, nivnah lanou ir, allons, construisons-nous une ville, oumigdal, et une tour, etc. Quand on dit « allons, allons tous ensemble », le terme Hava, qui sert à exprimer un enthousiasme général, est en fait aussi un terme totalitaire. Il signifie que nous sommes tous sommés de penser la même chose. En d'autres termes, le terme Hava veut dire: n'est-ce pas, nous pensons tous que...
Donc, en filigrane, cela implique que l'opposition individuelle est réprimée. Elle est disqualifiée. On n'a pas le droit de penser autrement, on n'a pas le droit d'être autrement que comme tout le monde. Il y a donc ici une violence extrêmement forte qui s'exprime en termes gentils, pourrait-on dire. Pour justifier une telle entreprise, il a fallu une justification morale. Elle était que l'on voulait éviter un nouveau déluge, parce que l'état du monde était tel qu'il risquait l'effondrement.
Selon la tradition, un des grands participants à l'entreprise de la tour était Abraham lui-même, qui, au début, a dû être enthousiasmé par l'entreprise de Nimrod, l'auteur de la tour. Il est intéressant de revenir en arrière, au chapitre 10, le chapitre Youd, et de voir qui était le premier opposant de Nimrod. Il est surprenant de voir que ce n'est pas Abraham. Ce n'est pas Abraham l'Hébreu qui s'est opposé en premier à Nimrod.
Voyons de qui il s'agit. Je prends ici, dans le chapitre Youd, au verset chet, verset 8: V'Kouch yalad et Nimrod. Kouch a engendré Nimrod, ce qui veut dire le révolté. Hou Hayah'el liyot gibor ba'arets, c'est lui qui a commencé à être un héros sur la terre. Hou hayah gibor tsayid lifnei Hachem, il était un héros de chasse devant Dieu. Al ken yo'mar, c'est pour cela que l'on dit: Kenimrod, gibor tsayid lifnei Hachem, tel Nimrod, héros de chasse devant l'Éternel.
Vatehi reshit mamlakhto Bavel, et le début de son empire fut Babel, c'est-à-dire la tour de Babylone. Ve'Erekh, ve'Akad, ve'Kalneh, ainsi que Erech, Akkad, Kalné, be'erets Shin'ar, dans le pays de Chinéar, ou de Sumer. Min ha'hi ha'arets ha'hi yatsa Ashour, de ce pays-là est sorti Achour.
Qui est l'Achour en question ? Achour, l'ancêtre des Assyriens, quitte l'entreprise de Babylone. Pourquoi quitte-t-il ? Nous allons voir dans Rachi: Kevan shera Achour uvanav shomim le Nimrod. Lorsque Achour a vu que ses enfants écoutaient Nimrod, vemordim bamakom ha'hu libnot migdal, et se révoltaient contre Dieu pour construire la tour, yatsa mitocham, il est sorti d'entre eux. Achour est donc, a priori, un grand tsadik qui a eu, avant même Abraham, l'intuition de l'immoralité de la tour, et il est sorti de Babylone.
On peut alors se demander pourquoi le peuple d'Israël ne serait pas né d'Achour. Pourquoi par Abraham ? La suite du verset nous donne la réponse. Min ha'arets ha'hi yatsa Achour, vayiven et Ninveh, et il construisit Ninive, c'est-à-dire la deuxième Babylone. Dans l'Antiquité, nous le savons, les Assyriens considéraient Ninive comme une deuxième Babylone, une Babylone d'ailleurs plus évoluée et plus réussie. Cela nous révèle quelque chose de très important sur la personnalité d'Achour.
Achour s'est révolté contre Nimrod, non pas en vérité parce qu'il défendait les intérêts de Dieu, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais parce qu'il voulait être lui le constructeur de la tour. Il veut être Nimrod à la place de Nimrod. Imaginez, par exemple, un calife qui aurait un grand vizir qui voudrait être calife à la place du calife. La motivation véritable est donc un intérêt personnel, même si celui-ci est revêtu des atours d'une sensibilité morale. En vérité, Achour veut régner à la place de Nimrod.
Il va inventer la révolution permanente, parce qu'il n'est pas, lui, à la tête du politburo. Et l'on voit se profiler ici un drame permanent de l'histoire des hommes. À chaque fois qu'il y a eu un grand mouvement de civilisation, une grande puissance, coloniale, culturelle ou politique de toutes sortes, et cela a commencé par Achour, qui fut le premier, il y a eu le désir de sauver le monde, de devenir, si l'on veut, la civilisation messianique. Et très rapidement, c'est devenu de l'impérialisme. Il y a au début une intention noble, qui par la suite se révèle être mue par un intérêt personnel.
Je voudrais citer un exemple: la Révolution française, qui s'est d'abord nommée la Révolution française universelle, et qui s'est proposée comme modèle de libération des peuples de leurs tyrans. Pour sauver les peuples de la tyrannie des despotes, …
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