Juifs intellectuels et critique d'Israël : une dérive
Pierre Lurçat analyse la radicalisation des intellectuels juifs qui s'éloignent d'Israël, de Delphine Horvilleur à David Grossman.
Ensuite : Le messianisme juif et la crise identitaire d'Israël, 15 min
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Bonsoir. La question que je voudrais traiter brièvement, dans le temps qui m'a imparti, en essayant de ne pas dépasser, est une question qui m'interpelle depuis le début de la guerre. Je suis, dans mes articles, un peu le positionnement des intellectuels juifs depuis deux ans. J'ai constaté un double phénomène que je décrirais comme à la fois une espèce de radicalisation du discours des intellectuels juifs. Je précise que je parle des intellectuels juifs qui se distancient d'Israël, c'est cela qui m'intéresse. Il y a une espèce de radicalisation, et il y a aussi un effacement progressif des frontières qui autrefois étaient assez nettes entre la gauche sioniste et l'extrême gauche anti-sioniste ou non-sioniste.
Pour illustrer ce phénomène, que je considère comme assez nouveau, je prendrai des exemples de figures juives et israéliennes qui parlent de l'intérieur. Je vais expliquer ce que ça veut dire tout de suite. Notamment, je vais parler de Delphine Horvilleur, de David Grossman en Israël, un petit peu d'Alain Finkielkraut et peut-être, si j'ai le temps, de mon ex-camarade sioniste Frédéric Ancel. Ce faisant, je distinguerai ces intellectuels-là, qui parlent de l'intérieur, de ceux qui parlent de l'extérieur. Je vais tout de suite expliciter ce concept.
Ceux qui parlent de l'extérieur avaient fait l'objet de la revue Controverse, que Chouchana Trigano dirigeait à l'époque, et à laquelle on avait consacré un numéro en 2007 aux alter-juifs. Pour faire la distinction de manière très succincte, les alter-juifs, ce sont des juifs qui n'ont aucune loyauté, aucune fidélité ni au peuple juif, ni à Israël, ni à la communauté. En général, ils ne vont pas à la synagogue. Ils le disent d'ailleurs, ils s'en vantent.
Les alter-juifs sont des gens dont la parole n'engage de toute façon pas la communauté juive, même si parfois ils signent des pétitions dans le monde en tant que juifs. C'est une espèce de tromperie sur la marchandise, parce qu'ils ne parlent jamais en tant que juifs, et s'ils s'expriment en tant que juifs pour critiquer Israël, cela relève, je dirais, de la supercherie.
On pourrait dire que l'alter-juif est le concept qu'avait inventé Muriel Darmon à l'époque, quand il était paru dans ce numéro de la revue Controverse en 2007. C'est un peu le fils de la Haggada qui s'exclut du clan d'Israël. Les alter-juifs ont donc toujours critiqué et condamné Israël bien avant le 7 octobre. Pour situer tout de suite la différence entre les alter-juifs, dont je ne parlerai pas trop ce soir, et les juifs qui parlent de l'intérieur, je vais vous citer un post récent du cinéaste israélien Eyal Sivan, qui est le prototype de l'alter-juif.
Après la fameuse interview de David Grossman dans La Repubblica, où il a parlé de génocide à Gaza, dont je vais reparler évidemment, Eyal Sivan a écrit sur les réseaux: « Business as usual, à l'ombre du génocide à Gaza, M. Nicolas Weill, journaliste du Monde, commissaire aux affaires juives du journal Le Monde, discute poliment littérature avec M. David Grossman, mascotte tortueuse de la gauche sioniste. »
Ça doit être ça, la vraie civilisation. Fin de citation. Vous voyez qu'aux yeux de l'alter-juif Eyal Sivan, David Grossman, même quand il parle d'un génocide à Gaza, reste un vilain sioniste. Vous voyez tout de suite la posture très différente. C'est très amusant de voir comme ces gens se détestent, même quand ils disent la même chose. Parce que quand David Grossman dit « un génocide à Gaza », comme il l'a dit le 1er août, dans le quotidien italien La Repubblica, on ne peut pas dire pire. Il n'y a pas pire accusation, comme l'ont dit les intervenants qui m'ont précédé. Le génocide est le crime le plus terrible dans l'échelle des crimes humains. On ne peut donc pas faire pire qu'accuser Israël de génocide.
La question qui m'interroge, à laquelle je voudrais tenter de répondre, est finalement: pourquoi y a-t-il des juifs qui parlent de l'intérieur de la communauté juive, comme Delphine Horvilleur en France, ou de l'intérieur du peuple juif en Israël, qui sont des figures reconnues, qui ont une aura médiatique et publique ? Et ces figures publiques vont accuser Israël du pire des crimes, dans des termes que ne renierait pas le pire des alter-juifs, pour reprendre la distinction. Il y a là, à mon avis, quelque chose de nouveau, que nous n'avions pas du tout appréhendé à l'époque où nous avions parlé des alter-juifs dans ce numéro de Controverse. C'est un phénomène, à mon avis, encore plus inquiétant.
Qu'il y ait des juifs qui détestent Israël, cela a toujours existé. Il y a toujours eu des renégats au sein du peuple juif ou à l'extérieur du peuple juif. Mais qu'il y ait des juifs de l'intérieur qui viennent proférer les pires accusations contre Israël, à mon sens, c'est quelque chose de relativement nouveau. Je voudrais donc tenter d'expliquer, de donner des pistes d'explication à ce phénomène nouveau.
Pour résumer, comment ces juifs de l'intérieur arrivent-ils à parler de génocide, c'est le cas de David Grossman, à soutenir que le problème d'Israël n'est pas le Hamas mais Netanyahou, ce qu'a dit Finkielkraut, ou à défendre, tout récemment, la reconnaissance d'un État palestinien par Emmanuel Macron ? Cela est commun à Horvilleur, Finkielkraut et aussi Frédéric Ancel.
La première explication que je voudrais essayer de donner est une explication sociologique. Quelle est la posture de ces juifs, et quelle est la position très inconfortable dans laquelle ils se trouvent depuis le 7 octobre ? Contrairement aux alter-juifs, ces intellectuels qu'on pourrait qualifier d'organiques, peut-être pas au sens où l'avait défini, je ne sais plus si c'était Gramsci, on pourrait aussi les définir comme des juifs institutionnels, ont malgré tout, et s'efforcent de conserver, une forme de loyauté envers un collectif juif ou israélien.
La tension dans laquelle ils se trouvent placés s'est encore accrue depuis le 7 octobre. Ils doivent se montrer solidaires d'Israël, ils le sont à un certain niveau, à leur niveau. Et en même temps, ils doivent préserver leur statut social, symbolique, médiatique, de membres soit d'une élite juive, d'une élite sociologique, d'une élite médiatique comme Delphine Horvilleur, soit d'un establishment culturel israélien comme David Grossman. Ce n'est pas une problématique nouvelle, mais elle devient, à mon sens, de plus en plus aiguë pour ces juifs-là, pour ces Israéliens, depuis le 7 octobre.
Je commencerai par le cas de David Grossman. Je ne vais pas faire tout son pedigree. On pourrait dire que l'histoire des interventions politiques de David Grossman suit l'histoire des guerres d'Israël, et qu'à chaque fois, il s'est toujours trompé, comme l'ensemble de la gauche israélienne. Moi, je suis remonté seulement dix ans en arrière, jusqu'à l'affaire Günter Grass.
Peut-être vous en souvenez-vous: en 2014, l'écrivain allemand Günter Grass dénonce, je ne sais plus exactement dans quelles circonstances, je n'ai pas recherché, le projet israélien d'attaquer les centrales nucléaires iraniennes. Cela fait tout de suite un grand scandale. Et pourquoi ? Parce que, quelques semaines auparavant, Günter Grass avait publiquement dévoilé le fait qu'il avait été un ancien Waffen-SS. Un écrivain allemand, ancien Waffen-SS, qui critique Israël en défendant la population civile d'Iran, évidemment, ça ne passe …
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