Ki Tissa : recevoir, recenser, et le danger d'effacer le nom
Rav Sigoura explique la racine nasah, le sens de Ki Tissa et de Pakad, et pourquoi recenser un peuple peut voiler son identité.
Rav Nathaniel Sigoura
Ensuite : Vayakhel : la parole de Moshé et l'éveil de l'âme, 1 h 02
En bref
Le Rav Sigoura étudie le premier verset de la paracha Ki Tissa, où Hachem ordonne à Moshe de recenser les enfants d'Israël, un passage qui surgit au milieu des instructions sur le Mishkan. Il explique le sens de ki tissa (recevoir ou faire le compte, selon Rachi), le lien entre le recensement, le risque d'aïnara, le mauvais œil, et l'expiation (kofer) du nefesh par le demi-shekel. Il montre comment compter un peuple isole l'individu et voile son identité, et comment le demi-shekel, lien entre l'argent personnel et la dimension collective, rétablit la connexion.
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J'espère que tout le monde va bien. On continue notre étude aujourd'hui sur l'hébreu biblique. Le programme est très chargé. Nous avons un verset de la paracha de Ki Tissa qui est très dense. Je vous préviens à l'avance: en 45 minutes, on va avoir beaucoup de questions, et on ne pourra pas répondre à toutes. Nous essaierons de répondre en grande partie, mais nous allons essayer de poser toutes les questions.
Ki Tissa se place entre quatre parachiyot. Il y a Terouma et Tetsavé, qui sont les deux parachiyot dans lesquelles D.ieu ordonne toute la structure du Mishkan, du Kohen, des vêtements, des ustensiles, etc. Et Vayakhel Pekoudé, c'est l'exécution des ordonnances, des ordres d'Hachem. Et au milieu de ces quatre parachiyot, on casse un peu la dynamique et on intègre la paracha de Ki Tissa.
Selon beaucoup, la paracha de Ki Tissa, chronologiquement, ne s'est même pas passée à ce moment-là. Il y en a qui disent que cela s'est passé avant même l'ordre du Mishkan. Donc on ne voit pas très bien pourquoi elle est placée ici, c'est une de nos questions. Et le premier verset tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. On est en pleine dynamique sur le Mishkan, et l'on va nous parler, vous allez voir, d'un recensement. Allons-y. Paracha de Ki Tissa: Vayedaber Adonaï el Moshé lémor. Ki tissa…
Alors, Ki Tissa ? C'est un mot qu'on a déjà vu plusieurs fois, qui, dans ce contexte, veut dire « lorsque ». Et là, on a un problème sur ce mot Tissa. Il y a une ambivalence dans ce mot, déjà au niveau de la racine. Tissa vient de la racine nassa, nassa qui signifie « lever », « élever », nessi, massa… Ceux qui connaissent, nessi, d'accord ? Tous ces mots viennent de la même racine.
Donc a priori, dans le Pshat, nassa ki tissa, ça veut dire « élever ». Un exemple: dans le verset de Béréchit où Yossef interprète le rêve du maître échanson, qu'est-ce qu'il lui dit ? Be'od shelochet yamim yissa Paro et roshekha. Dans trois jours, Pharaon va élever ta tête.
Qu'est-ce que ça veut dire, élever ta tête ? Tu avais la tête baissée, symboliquement, dans le sens où tu es en prison, et Pharaon va te relever la tête et te replacer à son service. On voit donc ici que yissa veut dire « élever ». Mais il y a un autre sens de Ki Tissa, par exemple ici. Dans les Dix Commandements, nous avons… Pas dans les Dix Commandements, excusez-moi: dans la paracha de Michpatim, je crois. Lo tissa chem Hachav. Lo tissa, il ne faut pas la… Chema, une chose que tu écoutes. Chav, en vain.
Rachi nous explique ce que veut dire ici tissa, etar goumo. Et là, il cite la traduction araméenne d'Onkelos. Si vous regardez la traduction araméenne de tissa dans ce verset, tissa veut dire « recevoir ». Donc « tu ne recevras pas », dit Rachi: ta'kabel chema d'chakar, tu ne recevras pas une chose que tu vas entendre qui est mensongère. Hazara lemikabel lashona hara, c'est un avertissement pour ceux qui sont susceptibles de recevoir, d'écouter une parole de lachon hara, de médisance.
Donc si on traduit Lo tissa chem'a chav, tissa veut dire « tu ne recevras pas ». Tu ne recevras pas de paroles de lachon hara, selon Rachi. Et dans notre verset, en fonction de la façon dont on va traduire Ki Tissa, on est devant une somet dérakhim, d'accord ? On a deux chemins possibles: soit on part sur Ki Tissa comme « lever la tête », soit on part sur Ki Tissa comme « recevoir quelque chose ». On va partir sur « recevoir ». Ça va ?
Peut-être à la fin, si on a le temps, j'expliquerai le sens de « lever la tête ». Mais pour l'instant, on part sur « recevoir ». C'est déjà ce que fait Rachi. Rachi, sur notre verset, traduit tissa par « recevoir ». Donc on va dire: Ki Tissa, lorsque, littéralement, tu recevras. Et Rosh Bné Israël, la tête des enfants d'Israël, lifkoudehem.
Ce mot-là est important. Il vient de la racine pakad. Il y a deux sens possibles. Il y a le mot mefakedh, qui veut dire un officier de l'armée. Et il y a le verbe pakad: par exemple, quand Yossef s'apprête à mourir, il leur dit Pakod yifkod Elokim etkhem, D.ieu se souviendra de vous. Donc le mot pakad peut avoir un sens militaire, donner un ordre, ou le sens de « se souvenir ».
À l'armée de Tsahal, quand le mefakedh, l'officier, veut faire un recensement des troupes, on dit mispar, b'arzel, leit pakad. Il donne un numéro à chacun des soldats, et tout le monde crie mispar b'arzel… Donc leit pakad, ici, c'est « se souvenir », mais pas au sens de zikaron. C'est « se souvenir » au sens de recensement: on va recenser les personnes, les troupes en présence. Ça, c'est pakad.
Je répète: Ki tissa, lorsque tu recevras. J'intègre ici le commentaire de Rachi, qui dit: lorsque tu voudras recevoir un compte, un recensement, de la tête des Bné Israël, lifkoudehem, selon leur recensement. On traduit ici pkoudim par « recensement ».
Vénatenou ish kofer nafshô la'Adonaï. Alors, vénatenou, c'est au passé ? Natan, noten, matana… Donc là, nous avons D.ieu qui indique à Moshé que, lorsque tu voudras faire un recensement des Bné Israël, voici les consignes: kofer nafshô la'Adonaï.
Que veut dire le mot kofer ? Kofer vient de la racine kafar, qu'on traduit en français par « expiation ». Mais le mot kafar en hébreu biblique a aussi un autre sens: recouvrir, enduire de poix. Par exemple, lorsque D.ieu ordonne à Noé de construire l'arche, qu'est-ce qu'il lui dit ?
Ase lekha tevat gofer. Fais pour toi une arche en bois de gofer. Kinnim ta'ase et hatevah, tu feras des compartiments, tu structureras l'arche par compartiments. Et regardez ce qui est écrit ensuite: Vekafarta otah mibayit umi'huts bakofer. Tu l'enduiras, tu l'enduiras de l'intérieur et de l'extérieur. Et kofer, c'est quoi ? C'est un enduit, de la poix, P-O-I-X.
On voit donc ici que le mot kofer signifie enduire, recouvrir quelque chose. Retenez ça, ça va nous servir pour la suite. Si on traduit littéralement ici vénatenou ish kofer nafshô, chaque homme devra recouvrir son nefesh. Le nefesh, c'est la dimension d'âme révélée, la nefesh-Adonaï. On peut donc traduire soit par « expier son nefesh », soit par « recouvrir son nefesh » pour D.ieu. D'accord ? Je fais exprès de donner toutes les traductions: à la fin, tout va se connecter.
Bifkod otam, lors de leur recensement. Donc, évidemment, on a une première question, on en a même plusieurs. De quel recensement parle-t-on ? Pourquoi me parle-t-on d'un recensement en plein milieu des mitsvot qui concernent le Mishkan ? Et troisième question: quel est le rapport entre le fait de recenser les Bné Israël et la chose qui doit apporter… ce n'est pas clair: kofer nafshô, une explication de leur nefesh ?
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