Le cantique de la mer et l'élévation du regard
Pourquoi la Shirat Hayam est écrite en blancs, et comment la Torah élève le fini vers l'infini.
Rav Yossef Attoun
Ensuite : Vayikra : l'appel de Hachem à Moché et le petit aleph, 40 min
En bref
Le Rav Yossef Attoun commente la Shirat Hayam, le cantique de la mer après le passage de la mer Rouge, à partir du verset « Zeh Eli veanvehu ». Il explique pourquoi la shira s'écrit avec beaucoup de blancs : certaines choses ne se disent qu'en silence, et l'on passe de la pensée à la parole puis à l'action en se limitant à chaque étape. Il montre enfin, à partir du Talmud de Sota, que même les enfants et les fœtus ont chanté ce cantique, et que la vocation d'Israël est d'élever le monde fini jusqu'à la dimension de l'infini.
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Tov Chalom. Nous voilà en train de sortir d'Égypte, et nous arrivons à l'étape ultime de cette échappée, de cette naissance. Au septième jour de la sortie d'Égypte, il y a l'épisode du passage de la mer Rouge, ou plus exactement, en hébreu, la déchirure de la mer Rouge.
Nous parlons d'une entité qui est une. Une goutte d'eau plus une goutte d'eau, cela fait bien sûr une goutte d'eau, grosse. Et cette entité, qui est une, qui est homogène, va être déchirée. Elle va devoir mettre entre parenthèses son unité foncière pour permettre la traversée des Hébreux.
C'est pour cela d'ailleurs qu'un peu plus tard le verset nous précise, nous en avons parlé dans un cours précédent, qu'au lendemain Dieu a ramené la mer à sa force première, le'eytano. Pourquoi avait-on besoin d'un verset pour nous dire cela, puisque le miracle est suspendu ? C'est donc que la nature reprend ses droits. Mais le verset vient nous dire qu'il y a ici un double miracle: celui d'avoir déchiré l'unité qui était représentée par Yam Souf, par cette mer, et ensuite un second miracle, celui de ramener les lois naturelles, représentées par l'unité de la mer Rouge, dans leur force première.
Il s'agit donc d'une traversée qui est constitutive pour le peuple d'Israël. Les Hébreux, en tant que nation, passent à pied sec, et les Égyptiens, en tant que civilisation, sont engloutis dans les flots.
Nous le savons, et nous le savons chaque jour un peu plus. Dans le rituel de la tefila, après le passage qu'on appelle pessoukei dezimra, après les chapitres des Psaumes qu'on lit avant d'entamer les berakhot du Chema et le Chema lui-même, à la fin de ces pessoukei dezimra, les Sages ont instauré la lecture de la Chirat Hayam, le cantique de louanges de la mer, que le peuple d'Israël va entonner après Moshe. Il est dit Az Yachir Moshe, « alors Moshe chanta », au singulier. Moshe et les enfants d'Israël ont chanté, mais il est dit: il a chanté.
Comme dans plusieurs endroits du Tanakh, on voit que, d'une certaine façon, le peuple d'Israël tout entier est ici rendu secondaire, annexé, indexé à la Chira qui est celle de Moshe d'abord et avant tout.
Un mot d'abord d'introduction concernant la Chira. Il y a la prose, et puis il y a la Chira, la poésie, le cantique. D'une certaine façon, d'ailleurs, toute la Torah est appelée Chira.
Il y a une mitsva, la dernière des 613 mitsvot de la Torah, c'est Kitvou lakhem et hachira hazot, qui est dite dans la paracha, à la fin de la Torah, à la fin du Devarim. Kitvou lakhem veut dire « écrivez », c'est la mitsva d'écrire un Sefer Torah, ou de le faire écrire. Elle est dite sous la forme « écrivez pour vous ».
D'autres disent: non, toute la Torah est appelée Chira.
Pourtant, à l'intérieur de la Torah, même pour ceux qui disent qu'elle est tout entière Chira, il y a des chirot, des chira à l'intérieur de la Chira, si vous voulez. En particulier la Chirat Hayam. Et les chirot dont nous parlons se caractérisent par quelque chose de très particulier. Quand on lève le Sefer Torah et qu'on le montre à la Kahal, on voit tout de suite, on repère qu'on est dans une chira, que ce soit la Chirat Hayam ou la Chirat Haazinou, bien que d'une manière un peu différente l'une de l'autre.
Pourquoi repère-t-on ? Ce n'est pas écrit normalement. C'est-à-dire qu'il y a des blancs. Il y a beaucoup de blancs, beaucoup, beaucoup de blancs tout au long de la Chira. Alors que, dans l'écriture sous forme de prose, l'écriture est continue, avec des interruptions bien sûr entre les paragraphes, parachot ou petouhot, on en a parlé à propos de la paracha de Vayehi. Mais les chirot à proprement parler, comme la Chirat Hayam, ont beaucoup plus de blancs.
Il y a une controverse entre Rachi, le Rambam et Maïmonide, par exemple, à propos de la Chirat Hayam: faut-il un tiers de blanc par rapport au noir, ou une moitié de blanc par rapport au noir ? Cela s'appelle, dans le langage de la halakha, ariah halguevé levena. Une tuile sur un morceau de pierre, en tout cas.
C'est cette forme très particulière, remplie de blancs, qui fait le propre de la Chira et qu'on reconnaît de loin. La Chira de Haazinou est un peu différente: elle est en deux colonnes, avec du blanc au milieu, entre les deux.
Mais pourquoi la Chira se caractérise-t-elle justement par une quantité de blancs, si vous voulez, de silence ? La dose de silence, je crois que la réponse était presque dans la question. C'est-à-dire que si, dans la Chira, il y a une quantité, un pourcentage de non-dits extrêmement important, c'est parce que la Chira nous élève à un degré de ce que l'on ne peut pas dire, en tout cas pas en prose. Ce que l'on ne peut pas dire, à la limite, par des paroles. Alors on le dit par des silences.
Il y a ici une notion très profonde, très importante, qu'il faudrait élucider en soi, mais qu'on retrouve dans de nombreux textes de la Michna, du midrash et des textes ésotériques, qui disent parfois davantage par le silence que par la parole.
Car la parole, rappelez-vous: Machava, dibour, maassé, la pensée, la parole et l'action. À chaque degré où l'on descend, c'est-à-dire de la pensée à la parole, et de la parole à l'action, il y a une dimension de restriction, une dimension de limitation. La parole est limitée par rapport à la pensée. La pensée est infinie.
On n'arrive pas à dire tout ce que l'on pense, surtout Moshe Rabbeinu, qui était « lourd de bouche », kaved pe. Car lui qui avait toute la pensée divine, que Dieu a voulu révéler par son intermédiaire, il n'y avait pas moyen: la parole était trop restreinte pour exprimer tout ce qui était dans la pensée. Même chose à propos de l'action: l'action est limitée, on ne peut faire que dans un certain espace, dans un certain temps.
Et donc l'action elle-même, par rapport à la parole, on en dit souvent beaucoup plus que l'on n'en fait. La Michna de Pirkei Avot nous dit: fais bien attention que ton action soit plus grande que ta parole. C'est-à-dire qu'il faut rétablir l'équilibre entre la parole et l'action.
Notre sujet, c'est la pensée, la parole et la Chira. Un mode d'expression dans lequel on en dit énormément, justement par le non-dit. On peut peut-être exprimer cela de façon un peu différente, et ce sera notre sujet d'étude aujourd'hui, à l'intérieur de cette merveilleuse Chira: les relations entre le monde du limité et le monde de l'illimité. Le monde de l'illimité, c'est en l'occurrence le monde du non-dit, le monde du blanc, le monde du silence.
Il y a un film comme ça, non ? Le Monde du silence. Non, cela n'a rien à voir: c'est dans les profondeurs de la mer, Jean-Jacques Cousteau. Enfin, ici il s'agit du monde d'un silence qui en dit long. Il …
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