Connaître Dieu : la voie de la prophétie et la voie de la philosophie
Le Rav Cherki explique la différence entre Shema Yisraël et Baroukh Shem, et pourquoi la connaissance de Dieu passe par l'humilité et la pureté.
Rav Oury Cherki
En bref
Le Rav Oury Cherki commente la Torah 11 du Likoutei Moharan de Rabbi Nachman de Braslav, à partir du verset d'Isaïe « Je suis l'Eternel, c'est mon nom, je ne donnerai ma gloire à personne d'autre ». Il y montre que la connaissance de Dieu passe à la fois par la révélation prophétique (le Shema Yisrael) et par la réflexion (le Baroukh Shem), et que la vraie connaissance de la Torah vient de la parole prononcée, non de la seule pensée. Il explique enfin que l'humilité et la pureté personnelle sont les conditions pour que cette parole éclaire et fasse progresser dans la techouva.
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Nous allons donc continuer dans le Likouté Moharan de Rabbi Nahman de Breslev, et nous sommes arrivés à la Torah Youdalef, c'est-à-dire la onzième Torah de Rabbi Nahman de Breslev. Comme je n'ai pas le texte devant les yeux, je vais me servir de mon édition, en espérant que vous aussi vous ayez un livre. Voilà, maintenant tout est réglé.
Ça tourne autour du verset: Ani Hachem, hou chmi, oulekhevodi lo ethen, ou'tehilati lifsilim. Verset d'Isaïe: « Je suis l'Éternel, c'est mon nom, je ne donnerai ma gloire à personne d'autre, et je ne donnerai pas non plus ma louange aux idoles. » Tout tourne ici autour du rapport entre la émouna et la pureté.
Au niveau sexuel, on va retrouver cela dans la suite. Il y a aussi une invitation à l'étude profonde de la Torah et à l'accomplissement des mitsvot. On pourrait dire, à la limite, que ce texte est extrêmement classique: il nous dit qu'il faut accomplir les mitsvot, avoir la émouna et être pur au niveau personnel. C'est à peu près tout. Maintenant, nous allons voir que cela rentre dans des profondeurs intéressantes.
Il y a l'unité supérieure et l'unité inférieure. Qu'est-ce que l'unité ? C'est la proclamation du chapitre, du verset: Chema Yisraël, Hachem Elokenou, Hachem ehad. « Écoute Israël, l'Éternel, notre Dieu, l'Éternel est un. » Et: Baroukh Chem kevod malkhoute olam va'ed. Et le deuxième verset, celui qui n'apparaît pas dans la Torah mais que nous citons par tradition: Baroukh Chem kevod malkhouto le'olam va'ed.
Il y aurait donc deux manières d'être monothéiste: la manière qui se réfère au Chema Yisraël, et la manière qui se réfère à Baroukh Chem. Si je reprends ici un enseignement du Rav Kook, le Yichoud Elion, c'est une unité qui nous est révélée par la voie de la prophétie. C'est-à-dire que Dieu s'est révélé à nous et nous a révélé son unité: c'est cela le Chema Yisraël. On peut donc dire que, lorsque nous récitons ce verset, nous nous trouvons d'une certaine manière dans l'état prophétique, nous prophétisons.
Le Baroukh Chem kemo hakadosh Baroukh Hou, en revanche, c'est une connaissance de l'unité de Dieu qui vient de la création, on pourrait dire, par la voix des philosophes. Il y a donc deux manières de connaître Dieu: soit par révélation, soit par philosophie. Il ne faut pas, disons, mépriser cette connaissance qui vient du monde, cette connaissance qui vient de la philosophie. On pourrait dire qu'il y a une sorte de désir du Créateur d'être connu dans toutes les dimensions, aussi bien dans le Yehouda ila que dans le Yehouda tata, dans le Yod d'en haut et le Yod d'en bas, l'unité supérieure et l'unité inférieure.
On va voir dans un autre texte que cela correspond, je crois qu'on l'a déjà vu dans un autre texte, aux deux youd de la lettre Alef. Il y a un youd supérieur, il y a un youd inférieur dans la lettre Alef, et il y a un vav diagonal qui relie les deux youd.
Le youd d'en haut, c'est l'unité qui nous est révélée par la voie de la prophétie. Et le youd d'en bas, c'est l'unité qui nous est révélée par la voie de la réflexion. Et le vav, c'est ce qui fait l'unité entre les deux unités. Voilà, c'est cela, le Alef: c'est le Chema Yisraël et le Baroukh Chem kevod malkhoute olam va'ed. C'est tout un travail. On pourrait dire que cela peut prendre une existence tout entière, de comprendre le Créateur, aussi bien par en haut que par en bas.
Et c'est, en fait, le but de chacun de nous. Kol 'had mi-Yisraël tsarikh la'asot 'alav 'ado: c'est-à-dire que tout Israël, chacun d'entre nous, doit réaliser cette unité. Ce n'est pas simplement réservé à quelques théologiens. La connaissance de Dieu est la finalité de tout Israël.
Vous connaissez ce verset, dans la paracha de Béaloteha, où Moïse dit: « Est-ce que tu es jaloux pour moi ? Plût à D.ieu que tout le peuple de l'Éternel soit des prophètes. » Ceux qui sont en général considérés comme réservés à quelques élus, en vérité, sont destinés à l'ensemble de la communauté d'Israël. Donc, ce que dit ici Rabbi Nahman: Kol 'had mi-Yisraël tsarikh..., chacun d'Israël doit réaliser cela par lui-même. Ve'al zeh, al de zeh, yakhol lavo lehitbounen 'al ha-Torah le'omka. C'est comme cela qu'on arrive à l'entendement de la Torah dans sa profondeur.
Une des exigences essentielles de notre génération, c'est d'avoir une intelligence profonde de la Torah, et pas simplement une Torah superficielle. La Torah superficielle, c'est celle de la routine religieuse. La routine religieuse est relativement facile à accomplir, elle donne une certaine structure à la vie. Quand on accomplit les mitsvot, qu'on va à la synagogue, qu'on mange kacher, qu'on fait le Chabbat, etc., la vie est, disons, d'une certaine manière stabilisée.
Mais ce n'est pas la finalité de la Torah. La finalité de la Torah, c'est la rencontre entre la créature et le Créateur par les voies de la profondeur de la Torah. Ce que nous dit ici Rabbi Nahman: Mi she-hou be-madrega protah ve-adayin rahok mi-hitboun'ot ha-Torah: celui qui est à un niveau inférieur est encore loin de l'entendement de la Torah. On peut dire ici que c'est un peu le contraire de certains auteurs qui ont dit que la Torah était une orthopraxie, c'est-à-dire une sorte de législation qu'il faut accomplir, mais qui ne donne aucun renseignement sur la connaissance de Dieu.
C'était, par exemple, l'opinion de Moses Mendelssohn. Contemporain de Kant, influencé par le kantisme, il était découragé de connaître le Créateur. En effet, le kantisme nous dit qu'on ne peut pas accéder au noumène, mais seulement au phénomène. Nous pouvons savoir uniquement la manifestation de Dieu, et non pas son être.
D'ailleurs, c'est un peu ce qu'a dit tout à l'heure le Rav Eytan Fiszon, dont j'ai entendu les dernières minutes, quand il disait qu'il y a un écran fait par la création entre le Créateur et la créature, et que le but de la Torah, c'est justement de permettre l'ouverture de cet écran, c'est-à-dire la rencontre directe. Mais cette rencontre ne se fait pas par une expérience mystique: elle se fait par l'entendement des profondeurs de la Torah.
Donc je reprends: Mi she-hou be-madrega protah ve-adayin rahok mi-hitboun'ot ha-Torah. Celui qui est à un niveau inférieur est encore loin de comprendre la Torah. Ra'ka le-de'im tsa'ouha dibour, yakhol lavo mi-hitboun'ot ha-Torah le'omka: mais c'est par le moyen de la parole que l'on arrive à l'entendement de la Torah dans sa profondeur.
Cela est exactement le contraire des philosophes. Pour les philosophes, ce qui permet d'accéder à la connaissance supérieure, c'est la pensée. Pour Rabbi Nahman, et en cela il suit l'enseignement de la Torah, c'est la parole. Une parole non pas simplement faire entendre des sons, mais une parole qui exprime une pensée. Mais sans la parole, on n'arrive pas encore à l'intériorité de la Torah. C'est un point sur lequel je voudrais m'arrêter.
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