Michpatim et l'abolition de l'esclavage dans la Torah
Pourquoi la première paracha juridique commence par l'esclavage, et comment elle en limite la durée.
Rav Élie Kling
Ensuite : Pourquoi Moché est absent de la paracha Tetsavé, 1 h 11
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La paracha de Michpatim est la première paracha depuis le début de la Torah qui est consacrée entièrement aux lois, aux coutumes et aux obligations de ce qu'on appelle le côté juridique de la Torah. À l'intérieur de cette paracha, vous avez des principes très importants, qui vont faire les plus belles pages du Talmud de Babylone concernant les dégâts qu'on peut causer à l'autre, les différentes manières de causer des dégâts, et de quelle manière il faut les réparer. On rentre dans le détail de la jurisprudence juive.
C'est une paracha qui fait suite à celle de Yitro. Yitro est la paracha du don, où l'on raconte le don de la Torah, et là on interrompt le récit. Pour une fois, il n'y a pas d'histoire, il n'y a pas de récit, il y a uniquement une succession de halakhot. Dans toute la paracha de Michpatim, il y a pas moins de 53 mitsvot sur les 613, certaines positives, certaines négatives. Il est intéressant de voir comment ces mitsvot sont classées. On n'arrive pas toujours à comprendre l'ordre qui permet une certaine cohérence. On a souvent l'impression de passer du coq à l'âne. Je ne voudrais pas rentrer dans ce sujet, qui demanderait beaucoup plus de temps, mais quelque chose est frappant dès le départ: la paracha de Michpatim, donc la première paracha juridique de la Torah, commence par l'esclavage. Si jamais tu prends un esclave, en hébreu ça s'appelle un heved, voilà comment tu dois le traiter.
En regardant un peu les lois concernant l'esclavage, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas de régler ou de régulariser la manière d'avoir des esclaves, mais, de manière assez évidente, de l'abolition de l'esclavage, en tout cas de l'esclavage tel qu'il était pratiqué et connu à l'époque. Il n'y a pas plus d'esclaves du tout, mais les lois concernant les esclaves sont tellement différentes de celles qui étaient en vigueur que finalement ce ne sont plus vraiment des esclaves. D'ailleurs, le premier verset de la paracha dit la chose suivante: il
pourra travailler pendant six ans, je rajoute un maximum. Oubachvi Yetzé Lachofshi: mais la septième année, il devra partir, il sera libre. À partir du moment où l'on limite déjà dans le temps la période possible de l'esclavage, c'est déjà plus de l'esclavage. L'esclavage de l'époque, comme vous le savez, c'était jusqu'à la fin de la vie de l'esclave. Il n'y avait pas de situation où l'esclave était affranchi de manière obligatoire, où le maître était obligé de l'affranchir pour une raison X ou Y. La paracha qui parle de
ça commence justement par nous dire: attention, tu n'es jamais esclave à vie.
On peut se demander pourquoi la Torah commence le côté juridique par cette idée qu'il n'y a pas réellement d'esclavage. Cela fait un petit écho à ce qu'on a vu dans les dix paroles, les dix commandements, dont on parle dans la paracha précédente, qui commencent également par cette formule: Anokhi Hachem Elokecha. Dieu se présente et dit: je suis l'Éternel ton Dieu, et non pas l'Éternel ton Dieu qui a créé le monde, mais je suis l'Éternel ton Dieu qui t'a fait sortir d'Égypte, de la maison des esclaves.
À partir du moment où la paracha de cette semaine commence, et doit passer en revue les différentes lois, la première d'entre elles correspond au premier des commandements. Sache que le peuple juif a été créé par un phénomène historique de libération de l'esclave. C'est en te libérant de ton statut d'esclave que tu es devenu Israël. Ce n'est donc pas un peuple qui est épris de liberté, c'est un peuple dont la liberté est le berceau. Je suis né en me libérant des chaînes de l'esclavage. Ce n'est pas pour rien que l'histoire de la sortie d'Égypte est devenue
pour tous les esclaves ensuite du monde une source d'inspiration évidente. Je pense évidemment d'abord aux esclaves noirs, et aux différentes chansons qui ont marqué cette lutte pour l'affranchissement des peuples noirs, « Let my people go », « Laisse partir mon peuple ». Le peuple juif aspire à la liberté. Le peuple juif est né par l'acquisition de la liberté, et il commence les lois par cela. Cette aspiration à la liberté, qui fait partie de l'ADN, si vous voulez, d'Israël, a d'ailleurs choqué les nations du monde de
l'époque, qui étaient divisées, comme vous le savez, entre les esclaves et les hommes libres. Les hommes libres ne travaillaient jamais, ce qui leur permettait de réfléchir à toutes sortes de choses, et les autres travaillaient tout le temps. Voir tout d'un coup un peuple où tout le monde s'arrête le même jour, ou pendant les fêtes, a été une révélation qui n'a pas toujours été comprise comme elle aurait dû l'être, mais qui a en tout cas choqué les esprits de l'époque.
Si vous voulez, qu'est-ce que c'est que les temps messianiques, d'après Maïmonide ? Les temps messianiques, ce sont les temps où les peuples ne seront plus esclaves les uns des autres, où il n'y aura plus, si vous voulez, d'impérialisme. On appelle cela aujourd'hui le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Cette vision eschatologique des temps messianiques est déjà appliquée à l'intérieur du peuple juif, qui préfigure, à l'échelle de notre peuple, ce qui sera plus tard le lot de l'humanité: un peuple où plus personne n'est réellement esclave de l'autre. Si tu es esclave de quelqu'un, tu ne peux pas exprimer ta propre volonté, et donc ton identité est évidemment écrasée pour être dominée par celle de ton maître.
Il fallait donc commencer à la fois les dix commandements et la paracha de Michpatim par cette idée centrale, qui est finalement une idée de base de toute la Torah: on ne peut pas réellement se vendre à quelqu'un d'autre, on ne peut pas être l'esclave de l'autre. Chacun a sa personnalité, et elle doit pouvoir s'exprimer. La Torah va t'aider à exprimer ta propre personnalité sans que tu aies obligatoirement à te demander: qu'est-ce que mon maître veut que je pense, que je dise ou que je sois ?
Cette idée, nous nous dirigeons tous ensemble vers un monde où les gens ne seront plus les esclaves les uns des autres, que ce soit les esclaves de l'époque ou les esclaves des temps modernes. Comme vous le savez, l'esclavage n'existe théoriquement plus, mais dans la pratique, il y a un certain nombre de sociétés qui, en tout cas pour des raisons économiques, réduisent une partie de leur population à un état d'esclavage pratiquement, c'est-à-dire sans droit, sans possibilité de s'exprimer, sans possibilité de demander ce qui leur revient réellement.
Cette aspiration est finalement le cœur même de ce que le judaïsme a apporté à l'humanité. On est un peuple libre qui compte le rester, et c'est la raison pour laquelle on commence la paracha de Michpatim par les lois concernant la liberté universelle du monde entier.
Cours de la chaîne YouTube du Rav Élie Kling
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