Vayakhel : sainteté du temps ou sainteté du lieu
Pourquoi la Torah place le Chabbat avant la construction du Mishkan, et ce que cela enseigne sur l'exil.
Rav Élie Kling
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Shalom à tous ! Alors, paracha de Vayakhel, c'est la troisième d'une série de quatre parachiot qui font partie des cinq dernières du livre de Chemot. Il y a Terouma, puis Tetzaveh, puis Vayakhel, et Pekoudé. Le point commun entre ces quatre parachiot, c'est qu'elles nous parlent pour la première fois d'un lieu, d'un espace qui doit être réservé pour la présence divine. Ce qu'on appelle en hébreu la Chekhina. Ça commence dans la paracha de Terouma.
Là-bas, on nous dit que Dieu dit à Moché: « Il faut absolument qu'ils me construisent Mikdash, Vé'assou li Mikdash, véchakhanti betokham ». Il doit me faire un Mikdash. Mikdash, c'est la racine de Kadoch, qui veut dire saint. « Et je résiderai parmi eux. » Il y a donc un espace, et on apprend ça pour la première fois. Il y aurait donc des endroits dans le monde, des espaces, où la Chekhina, où la présence divine, serait plus perceptible, et on appelle ça Mikdash, Kadoch.
C'est très bien traduit en français par « sanctuaire », puisque ça provient de la même étymologie. En général, Kadoch, c'est ce qu'on traduit par « sainteté ». Mais jusqu'à présent, on était habitué à une autre forme de kedoucha. La sainteté dont on parlait jusqu'à présent, c'est la sainteté du temps, et non pas du lieu. En effet, dès les premières lignes de la Torah, on nous dit que le septième jour est un jour particulier.
Là, Dieu a décidé de le rendre Kadoch: Vayévarekh Elohim et yom hachevi'i vayekadech oto. Donc la première sanctification dont il est question dans la Torah, c'est la sanctification du temps. Et dans les parachiot qui nous préoccupent en ce moment, on apprend la sanctification du lieu. Il y a des endroits qui sont plus perceptibles à la kedoucha, à la sainteté, à la présence divine, à la Chekhina.
Pour le temps, on savait bien qu'il y avait des jours particuliers, d'abord le Chabbat, évidemment, et puis des jours de fêtes où, comme on est libérés, si vous voulez, de nos contraintes matérielles, on se rapproche de manière plus facile de la présence divine. Mais pour les lieux, ça, on n'était pas au courant. Et ce qui est très intéressant, c'est que parfois la sainteté du lieu et la sainteté du temps s'opposent l'une à l'autre. De quoi je veux parler ? Des premiers versets de la paracha de Vayakhel.
Au lieu de commencer tout simplement par « ils ont construit le fameux Mishkan », ils ont construit ce fameux sanctuaire, le texte commence d'abord par un rappel du Chabbat, donc de la sainteté du temps. Il est écrit au début: Vayakhel Moché, Vayakhel, c'est les rassemblées. Il doit rassembler toute l'assemblée d'Israël.
Et il leur dit: voici ce que Dieu nous a ordonné. Comme on connaît les parachiot d'avant, on s'attend à ce qu'il leur dise: allez, commencez à construire le fameux sanctuaire. Mais pas du tout. « Le travail, tu le feras pendant six jours. Mais la sainteté, la kedoucha, c'est celle du septième jour. Il est interdit de faire un travail quelconque. » Ce n'est qu'après qu'on nous parle de cette fameuse construction.
Évidemment, la conclusion au niveau de la halakha s'impose, c'est ce que dira Rachi tout de suite. Pourquoi a-t-on commencé à parler du Chabbat avant de parler de la construction du Mishkan ? Yagdim lemizrat Chabbat letsivouï mélé'het haMishkan, lomar she'eino doè et haChabbat. Pour nous dire qu'avec toute l'importance que nous avons à construire un endroit dans lequel la présence divine sera plus tangible, malgré tout, on peut le faire pendant six jours, mais le septième jour, il faut s'arrêter. On est pressé de terminer le travail, c'est vrai.
Mais la sainteté du temps prime sur la sainteté du lieu. Le Chabbat a priorité. Quand c'est Chabbat, on ne travaille pas pour agrandir l'espace dans lequel Dieu devrait résider. Ce n'est pas évident. On aurait pu penser le contraire: avoir une résidence divine à l'intérieur du peuple est tellement important que le Chabbat, bon, il y en aura d'autres, on peut très bien le repousser. Non, pas du tout. Le Chabbat a priorité. Chabbat d'abord, Mishkan ensuite.
Je pense qu'il est intéressant de réfléchir à la raison. Pourquoi la sainteté du temps aurait-elle priorité sur la sainteté du lieu ? L'espace, on en a besoin quand on a accumulé des biens. En fait, l'espace se conjugue davantage avec l'auxiliaire avoir. Plus tu as de biens, plus tu as besoin d'espace pour les entreposer. Par contre, la sainteté du temps ne s'acquiert pas avec un surplus de biens.
Au contraire, pour entrer dans la sainteté du temps, tu n'as besoin de rien comme bien matériel. Tu as peut-être besoin d'un livre pour te plonger dans l'étude et pouvoir ensuite sanctifier le temps. En fait, la sainteté du temps se conjugue davantage avec l'auxiliaire être qu'avec l'auxiliaire avoir. Et lorsque les deux se rencontrent et qu'il faut choisir lequel a priorité, l'être ou l'avoir, la Torah est très claire: l'être a priorité.
Le temps a priorité sur l'espace. Heureusement que Dieu nous a donné, dans la paracha de Vayakhel, cette clé pour pouvoir vivre une vie juive entière, parce que malheureusement l'histoire juive a prouvé que, quelquefois, nous étions séparés de notre espace saint.
L'espace saint, c'était le Mishkan dans le désert, mais très rapidement il est venu d'abord à Chiloh pendant des centaines d'années, avant que David, puis Chlomo, construise le fameux Beit Hamikdash, le fameux Temple à Yerouchalaïm. À un moment, tout ça, on l'a perdu. On a été séparés de force de notre sainteté du lieu et privés de ce lieu sacré. On aurait pu disparaître en tant que peuple juif qui a un message de sainteté à faire passer à l'humanité.
Mais heureusement, nous avions la sainteté du temps. Et comme elle ne dépend pas du lieu, par définition, elle nous a accompagnés tout au long de notre exil. Rabbi Yehouda Halévi, le grand poète d'Espagne, a écrit un très beau poème que nous chantons en général le Chabbat: Yona metsa bo menoa'h, beSham yanou'hou… yégia' kocha. Yona, la colombe. La colombe, c'est ainsi que le peuple juif est appelé, notamment dans Chir HaChirim.
Dans le Cantique des Cantiques, la colombe, obligée de partir d'un endroit à un autre, a trouvé dans le Chabbat un lieu où se poser. Elle a remplacé la sainteté du lieu par la sainteté du temps. C'est un peu comme les Juifs dans le monde: chaque Chabbat, on se retrouve quelque part, à Yerouchalaïm, dans un Beit Hamikdash qui n'est pas réel, réel, mais virtuel, et dans lequel on peut se retrouver et se rapprocher de Dieu. Si nous n'avions pas cette capacité à rendre sacré le temps, nous aurions sans doute disparu pendant cette longue période d'exil.
Le temps a remplacé l'espace. Nous nous sommes reposés dans le temps, comme à l'époque nous pouvions nous reposer dans l'espace. C'est ce qui nous a permis de survivre et de revenir finalement à l'espace qui est le nôtre, Erets Israël, où la présence divine, comme vous le savez tous, est beaucoup plus tangible qu'ailleurs. …
Cours de la chaîne YouTube du Rav Élie Kling
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