La Torah universelle et le peuple élu
Pourquoi la Torah, donnée à Israël, est destinée à toute l'humanité, et ce que dit le Shema sur l'unité de Dieu.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Jérusalem et l'Universel, 1 h 08
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Nous allons donc passer au sujet que m'a demandé très gentiment David Altar: parler de la Torah universelle. Rappelons-nous une chose: la Torah a été donnée au peuple d'Israël. Pour qui ? Pour le monde entier. Il y a donc, dès le départ, une sorte de dualité. Quand on parle de la Torah, c'est la Torah du peuple d'Israël, c'est vrai, mais cette Torah a une finalité universelle.
Cela se traduit aussi bien dans des textes très clairs du Tanakh, de la Bible, que dans ceux des Hakhamim. Rappelons tout simplement ce que dit la Torah: nous sommes un peuple élu. Le fait d'être un peuple élu implique immédiatement l'universel. En effet, si vous êtes élu, c'est que vous êtes élu au sein d'une communauté, et cette communauté, c'est la communauté de l'humanité. C'est au sein de l'humanité que nous sommes élus. Cela suppose donc que nous avons quelque chose à dire à l'ensemble de l'humanité.
De plus, c'est le fondement, comme le disait Emmanuel Levinas, de l'idée de l'élection d'Israël: c'est le fondement de la tolérance. Parce que je suis un élu, je ne demande pas aux autres de l'être aussi. Chacun a sa particularité, sa spécificité, sa manière d'être homme, comme le disait Manitou.
C'est à partir de la manière d'être homme d'Israël qu'il y a un rayonnement sur l'ensemble des différentes manières d'être homme, qui sont les nations. Il y a donc à la fois particularisme et universel. On pourrait dire même que le particularisme est le fondement de l'universel. Contrairement à ce qu'on appelle le cosmopolitisme, cette distinction faite à nouveau par Manitou: le cosmopolitisme ne tient pas compte des différences entre les identités humaines, et donc le message d'une Torah, s'il y en a une, serait exactement égal pour l'ensemble de l'humanité.
C'est ce qu'a voulu, par exemple, faire le christianisme. Le christianisme a déclaré que toute l'humanité est israélite. Or, le dit que c'est une catastrophe au niveau pédagogique et moral, parce que cela implique que l'on veut donner un statut d'Israël à des peuples qui sont encore plongés dans la barbarie et dans l'immoralité.
Et cela ne fait pas avancer, bien au contraire: cela crée des illusions d'être déjà Israël alors qu'on ne l'est pas. C'est, si vous voulez, l'idée même du peuple élu qui fonde l'universel tel que nous le voyons dans la Torah.
Il y a également des midrashim assez extraordinaires. Les midrashim nous disent que Dieu a voulu donner la Torah aux nations avant de la proposer à Israël. Quelle que soit la signification précise que l'on donne à ces midrashim, c'est extrêmement sidérant, c'est inouï de voir qu'un peuple qui a reçu une Torah dit qu'elle n'était pas destinée à lui, mais à l'humanité.
Et on peut aller plus loin. Par exemple, il y a ce texte du Talmud, dans le traité de Chabbat, qui pose la question de savoir pourquoi la montagne sur laquelle la Torah a été donnée s'appelle le mont Sinaï. Sinaï nous rappelle le mot hébreu sina, qui veut dire la haine, l'animosité. Et la réponse est que sur le mont Sinaï est descendue la haine des nations.
Qu'est-ce que la haine des nations ? Qui hait qui ? Est-ce que ce sont les nations qui haïssent Israël, ou Israël qui hait les nations ? Peu importe. Cela veut dire en tout cas qu'il y a un conflit qui éclate entre Israël et les nations à partir du moment où la Torah est donnée. Mais pourquoi ?
Si la Torah n'était pas destinée également aux nations, a priori, alors pourquoi y aurait-il à ce propos une jalousie ? Si par exemple personne n'est jaloux: la girafe n'est pas jalouse de la chatte. La girafe est mariée à un girafe, la chatte est mariée à un chat, et il ne peut pas y avoir de convoitise entre eux. Par contre, entre deux couples de chats, il peut y avoir convoitise. La Torah dit: tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain.
Donc, s'il y a rancœur de la part des nations du fait qu'Israël a reçu la Torah, c'est qu'a priori elle est destinée également aux nations. Et c'est donc, en soi, l'annonce du fait qu'un jour viendra où elles pourront la recevoir, la fameuse Torah. Alors, comment ce processus sera-t-il possible ? On n'enseigne pas la Torah aux Goyim. Tout cela sera le sujet de notre étude aujourd'hui.
Je voudrais d'abord commencer par une petite remarque d'un philosophe français d'origine juive, Henri Bergson. Henri Bergson, à cheval sur le XIXe et le XXe siècle, avait grandi dans une atmosphère quelque peu religieuse, juive effectivement, mais il s'en était très vite éloigné, lui et ses parents d'ailleurs. Il s'était éloigné de la tradition. Et toute sa vie, il a été déchiré entre son appartenance de principe au judaïsme et son attirance pour le christianisme.
Il a pu même écrire que le christianisme était supérieur au judaïsme, pour une raison très simple: alors que le judaïsme parle d'un Dieu qui... Excusez-moi une petite seconde. Excusez-moi, c'était à la porte.
Alors, pour Bergson, alors que le judaïsme parle d'un Dieu qui ne se préoccupe que de son peuple, le christianisme, dit Bergson, a élargi l'image de Dieu à toute l'humanité. Évidemment, quand on réfléchit un peu objectivement à ce que dit Bergson, ce sont des bêtises. Pourquoi ? Parce que c'est exactement le contraire. Il suffit de lire, par exemple, dans les prophètes, que les prophètes parlent à l'humanité tout entière, tous les prophètes. Le plus clair, par exemple, c'est Yona, qui est envoyée dans la ville de Ninive pour leur faire des remontrances au nom du Dieu d'Israël. De même le prophète Yeshayahu, de même d'ailleurs Moshé Rabbénou, parle aux nations. Donc cette idée que le judaïsme n'aurait pas de message universel, que le Dieu des Juifs ne serait qu'un Dieu local, est absolument absurde et contraire aux textes.
La Mishna indique d'ailleurs que... Vous connaissez l'enseignement de Rabbi Akiva, le grand maître, le plus grand des maîtres de la Mishna, qui dit: Ḥavivin adam shenivra beTselem Elohim. L'homme est chéri parce qu'il est créé à l'image de Dieu. Or, quand il dit « l'homme », il parle ici de tous les hommes, et pas seulement d'Israël.
Il est évident que le judaïsme a un message universel. Je dirais plus: le christianisme dit exactement le contraire. Pour le christianisme, il y a un principe: il n'y a pas de salut en dehors de l'Église. C'est justement une restriction du champ de l'appartenance à la divinité. Si vous êtes chrétien, vous êtes sauvé, vous avez la rédemption; si vous ne l'êtes pas, c'est fichu pour vous, même si vous êtes le plus grand des saints.
Donc Bergson dit des choses qu'il est facile, en deux minutes, de réfuter. Alors la question se pose: pourquoi l'a-t-il dit ? Bergson n'était quand même pas un imbécile, c'était quelqu'un qui connaissait très bien ses sources. Par exemple, Zahid ben Haroûche nous fait remarquer que Hachem a aussi donné un prophète aux nations en la personne de Bilam. Peut-on imaginer d'autres prophètes …
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