La halakha face à la souffrance psychique
Comment une halakha peut soigner au lieu de faire souffrir, et pourquoi la stigmatisation des troubles psychiques pèse sur les familles.
Orot veKelim
Ensuite : Vos petits-enfants ne vivront pas en France » — Dov Maïmon, 1 h 02
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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
David Altar: Dans notre série Les Bâtisseurs, je reçois celles et ceux qui construisent, chacun à leur manière, le peuple juif. On a reçu Benjamin Koskas, Doudou Even, on a reçu le Rav Cherki, le Rav Kling. Aujourd'hui, cette série continue avec un invité rare, un immense érudit, un posek en halakha, quelqu'un à qui on pose des questions de halakha toute la journée. C'est quelqu'un qui est en train de préparer une thèse sur la folie dans la littérature rabbinique. Et surtout, il fait partie d'une association, Mnefesh, où des rabbins formés répondent aux questions de personnes en vraie détresse psychologique, psychiatrique.
Des gens pour qui, parfois, la halakha elle-même est devenue insupportable. Parce qu'il y a un sujet dans nos communautés dont on ne parle jamais. On le met sous silence, on a honte, on le cache pour les mariages, par rapport aux voisins, par rapport à la réputation de la famille. Ce sujet, c'est la souffrance psychique. On va en parler franchement aujourd'hui, dans ces moments où la halakha devient une question de vie ou de mort. Des plus grands maîtres d'Israël qui ont traversé la dépression, et de ce qu'est, au fond, une Torah qui soigne au lieu de faire souffrir. Rav Shmuel Elikan, merci.
Rav Elikan: Merci pour l'invitation.
David Altar: Rav, vous êtes né à Lausanne, en Suisse, en 1988. Est-ce que vous voulez nous raconter un petit peu votre enfance ?
Rav Elikan: D'accord. Je pense sincèrement qu'on ne débarque pas à l'âge de trente-cinq ans et qu'on commence à sortir des thèses. Il y a eu une création, il y a eu une poussée. Mais rapidement, votre enfance, jusqu'à aujourd'hui.
Il y a une vidéo extraordinaire du professeur Henri Baruk, que Manitou cite beaucoup, qui était professeur de psychiatrie à Paris, à la tête de l'hôpital de Charenton, et qui a fait beaucoup de choses. Il a pris des concepts du judaïsme et il les a utilisés pour soigner. Une des premières choses qu'il dit là-bas, c'est qu'on lui demande: « Racontez-nous un peu votre enfance. » Il a eu une longue vie, il est décédé à un âge très avancé, il a eu arikhout yamim. On lui disait qu'il n'allait pas faire long feu avec ses théories, et qu'à force d'aller écouter les gens qui souffrent, cela allait le toucher et qu'il n'allait pas réussir comme ça. Mais il a quand même fait ce qu'il voulait. Il a réussi. Il a fait une grande révolution.
Dans un grand entretien de trois heures, filmé, on lui a demandé de raconter son enfance. Il a dit non, mais ça, ce n'est pas important. L'enfance, ce n'est pas important. On y reviendra. De toute façon, ça revient tout le temps d'une manière ou d'une autre. C'est pareil ici. Je pense que ça reviendra d'une manière ou d'une autre. J'ai grandi en Suisse.
J'étais à l'école juive à Lausanne. Ensuite, j'ai passé mon bac là-bas. J'ai étudié auprès de plusieurs maîtres. J'ai eu le Rav Menahem Margulies, qui était mon voisin et qui m'enseignait la guemara, chez qui j'allais. Ensuite, j'étais à La Chaux-de-Fonds, où j'ai eu la chance d'aider comme hazan et comme aide-rabbin, assez jeune. Et ensuite, à l'âge de mon bac, j'ai été professeur au Talmud Torah, à Thonon, juste en face d'Évian-les-Bains, de l'autre côté du lac, en traversant avec le bateau. Avec Anne-Marie Geller, on allait là-bas. Elle traduisait les livres du Rav Avinér en français; il était disciple de Lévinas, entre autres. Voilà, on faisait ces choses-là.
Ensuite, j'ai fait ma alya. J'étais à la yeshiva Maalé Adoumim, où j'ai fait la yeshiva d'hesder. J'étais à l'armée, dans les Totranim, dans l'artillerie lourde. Comme Laurent Cherki. D'accord. Ensuite, j'étais médic, puis sanitaire, c'est-à-dire aide-soignant dans l'armée. Et finalement, j'ai été blessé, et j'ai eu ce qu'on appelle une makat hom, une insolation. Ce n'est pas vraiment une bouffée de chaleur: j'ai eu un état qui s'est détérioré à cause de ça. De ce fait, ils m'ont descendu mon profil. J'en ai eu deux, l'une après l'autre, en réalité. Et je suis devenu shakdan; on m'a placé à la fin du service avant que je revienne à la yeshiva. Ensuite, je suis retourné à Maalé Adoumim, où j'ai étudié pour la rabbanout.
Je me suis marié, et ensuite je suis entré au collège Eretz Hemda, qui est un institut de dayanout. J'ai étudié là-bas auprès du Rav Zalman Nehemia Goldberg, du Rav Ehrenreich, du Rav Carmel et d'autres encore. Notamment le Rav Cherki, qui venait aussi de Maalé Adoumim. Et du Rav Daniel Epstein aussi, qui nous a donné un cours sur Lévinas, ce qui était très intéressant. Après cela, j'ai décidé de continuer mes études universitaires. En parallèle, j'avais fait un toit richon, une thèse de B.Ed. — on appelle ça
ici en Israël le bachelor en éducation — au Michlala Lifshitz, pour enseigner le Tanakh et la Torah orale. Ensuite, j'ai fait un master en philosophie et en pensée juive à l'université Ben Gourion. J'ai écrit mon mémoire sur le Yachar de Candie, et sur la manière dont il gère le rapport entre la philosophie et la kabbale: quel langage il développe, et comment il lit le Ari selon les enseignements de Rabbi Israël Saroug, pour développer un enseignement qui lui est particulier.
Ensuite, ma fille, qui a aujourd'hui dix ans, est née. Et je me suis rendu compte qu'il fallait parler des questions de santé mentale. Il y avait quelque chose qui manquait à ce niveau-là.
David Altar: Cela est arrivé tard, ou c'était déjà là avant ?
Rav Elikan: Non, il n'y avait pas de prédisposition particulière. Je me suis rendu compte que c'était un sujet qui n'était pas traité. J'ai vu à l'université beaucoup de gens qui souffraient énormément. Moi-même, j'ai connu un début de dépression là-bas, parce que je voyais que c'était très dur de trouver une sorte de sens. Il y avait quelque chose dans le cadre universitaire qui vidait la vitalité, d'une certaine manière. Quand j'étais à la yeshiva, il y avait plein de vie. Mais à l'université, j'ai ressenti une sorte de manque de vitalité. Et je me suis dit que ce serait intéressant d'étudier ces sujets-là et de les traiter.
Et puis, après avoir vécu tout cela, j'ai rencontré quelqu'un qui était aussi de la même yeshiva que moi, le Rav Yoni Rosenzweig. Je ne l'avais pas connu à la yeshiva, parce que quand j'y étais, il était en shlihout à Melbourne, à Torah MiTsion, au kollel là-bas. Nous nous sommes rencontrés. Il a fait un cours pour des rabbins; il venait d'écrire son livre, Nafshi She'elati, un livre qui traite des lois de la santé mentale. Il est écrit avec un psychiatre, Shmuel Harris. Ils ont fondé le premier cours de formation pour des rabbins sur ces sujets. Je suis allé dans cette formation. Premier module, premier volet.
On avait des rabbins de tous bords. On avait un Rav haredi, le Rav Bar-El Tsemah, qui était à la tête d'Irgoun Atsala; lui-même était élève du Rav Ovadia. On avait un autre …
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