Amalek, Pourim et le doute qui se dissipe
Amalek, un ennemi hors du commun, face auquel Pourim révèle qui l'on est, la joie naissant de la disparition du doute.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Le Secret de la Meguila -- MANITOU L'HÉBREU, 48 min
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Alors, c'est comme Amalek. Nous avons une rencontre particulière avec Amalek dans toute l'histoire de Pourim. La Torah nous dit: Zakhor et acher assa lekha Amalek, souviens-toi de ce que t'a fait Amalek.
Il faut se souvenir de quelque chose qui n'est pas évident. Ce qui est permanent, on n'a aucun problème à s'en rappeler. Mais quand il s'agit de quelque chose d'exceptionnel, qui n'intervient que dans certaines situations, alors il faut se souvenir.
Qu'est-ce que cela veut dire, qu'il faut se souvenir ? Amalek est, en général, et même toujours, un événement qui sort du commun. La confrontation avec Amalek est différente de toute confrontation avec nos ennemis habituels, les antisémites, nos ennemis politiques, nos ennemis religieux, etc. La confrontation avec Amalek est en dehors du commun.
Et elle n'intervient que dans certains moments de l'histoire. Comme elle n'intervient que dans certains moments, on risque, au moment où cela peut se produire, de ne pas être préparé, de ne pas se rappeler comment cela se passe. C'est la raison pour laquelle la Torah nous dit: souviens-toi, pour qu'au moment où cela arrive, tu saches ce qu'il faut faire.
Il y a toujours, dans la confrontation avec Amalek, cette idée d'anéantissement total. Par exemple, on voit très bien que Haman, qui est un représentant d'Amalek, a pour projet la solution finale. De même, dans nos générations, nous avons connu une tentative de ce genre au XXe siècle, qui a fortement entamé le peuple juif avec la Shoah.
Et l'on peut toujours se demander pourquoi cela se passe au moment où cela se passe. Quand on se pose la question de savoir pourquoi la Shoah a eu lieu, nous n'allons évidemment pas entrer ici dans un débat théologique et dans tout ce que cela peut signifier. La vraie question que je me pose, c'est pourquoi cela ne s'est pas passé plus tôt.
Quand on examine l'accumulation de haine que nous avons connue dans le monde essentiellement chrétien, mais également dans le monde musulman, pendant des siècles et des siècles, on peut s'étonner: comment se fait-il qu'il ait fallu attendre le XXe siècle pour que nos ennemis imaginent la Shoah ? Il y aurait donc des raisons à cela.
Par exemple, la première fois qu'il y a eu une tentative contre le peuple d'Israël, c'était à l'époque où le peuple d'Israël était formé d'une seule personne. Cette personne, c'était Yaakov, avant même son mariage, il n'était pas encore marié. Et déjà, après l'histoire du rapt de la bénédiction de Yitzhak, son frère Esaü dit: « Les jours du deuil de mon père se rapprochent, alors je tuerai Yaakov, mon frère. » Autrement dit, dès l'origine, il y a eu une tentative d'éliminer Israël. Le projet de la Shoah se profile déjà chez Esaü, et traditionnellement, Esaü représente la civilisation romano-chrétienne.
On peut voir que dans tout le temps où l'Europe était profondément chrétienne, elle avait la émouna, comme on dit. Eh bien, la Shoah n'a pas eu lieu. Il y a eu des pogroms, il y a eu des actes de violence terrible, un déferlement de barbarie, mais il n'y a pas eu la Shoah.
Si l'on demandait aux théologiens chrétiens: pourquoi ne faites-vous pas la Shoah, puisque vous détestez tellement les Juifs ? La réponse aurait été: c'est impossible théologiquement. Les Juifs représentent quelque chose de très important dans le projet de Dieu: ils sont là pour témoigner de la véracité du christianisme. Ils le font en étant humiliés, c'est-à-dire en tant que nation humiliée, abaissée, parce qu'elle a rejeté le Christ. Cette nation doit donc exister éternellement. Il est donc théologiquement interdit d'envisager l'extermination de ce peuple.
C'est assez surprenant: on voit quelqu'un qui est à la fois rempli d'animosité, de haine, et qui se refuse à lui-même les conséquences de cette haine. On peut déjà le voir chez Esaü lui-même, quand il dit: « Les jours du deuil de mon père sont proches, et alors je tuerai Yaakov mon frère. » Remarquez que dans ce discours de haine, il se donne deux entraves à l'exécution de son projet. D'abord, il dit qu'il faut attendre que notre père meure: tant que Yitzhak est vivant, il est impossible de tuer Yaakov. Ensuite, même quand il dit « je vais tuer Yaakov », il ajoute « mon frère ». Il est mon frère.
Ce que cela veut dire, c'est que, intuitivement, tout le monde sait qu'il y a une source commune, spirituelle, au christianisme et au judaïsme. On ne peut pas à la fois adopter la Bible et éliminer le peuple de la Bible. Donc, tant que l'Europe était chrétienne, bien qu'antisémite, elle s'empêchait théologiquement de produire la Shoah.
La Shoah est devenue possible à partir du moment où l'Europe est devenue laïque. Le fondateur de l'Europe laïque a ouvert la porte à la Shoah. J'entends par là Voltaire. Voltaire, grand opposant au nom du libéralisme, opposant de l'obscurantisme ecclésiastique, donc fondateur de l'Europe moderne, dit qu'il faut donner l'égalité des droits à tous les habitants de l'Europe, à l'exception des Juifs. Parce que les Juifs, eux, c'est irréparable.
Si l'on continue, jusqu'au fondateur du nationalisme allemand, je parle ici de Joran Firth, qui a dit que, pour ce qui est des Juifs, il faut leur couper la tête et la remplacer par une autre tête dans laquelle il n'y aurait aucune idée juive, ou les renvoyer dans le désert d'où ils sont arrivés. Vous faites ensuite un petit pas de plus, et vous arrivez à la Shoah.
Cela se retrouve également dans la littérature du Midrash. Eliphaz, fils de Esaü, est envoyé pour poursuivre Yaakov quand il quitte le pays de Canaan, et il a pour mission de le tuer. Cependant, il ne le fait pas, parce qu'il a étudié la Torah chez Yaakov aussi. C'est-à-dire que c'est également la tradition chrétienne qui reconnaît la référence biblique comme un des fondements de sa civilisation, et donc il est impossible de tuer Yaakov.
Mais Eliphaz a aussi un fils, c'est donc le petit-fils de Esaü, et ce petit-fils, c'est Amalek. Amalek est déjà éloigné du point de vue familial, il est éloigné de Yaakov. L'empêchement théologique n'existe donc plus. Amalek représente, si l'on veut, l'Europe laïcisée. Mais il a hérité de ses ancêtres la haine d'Israël, et cette haine continue à s'accumuler. Elle n'a plus d'entrave théologique, et donc la Shoah est possible.
On se rend compte qu'Amalek apparaît à un moment de l'histoire où il y a une sorte d'essence pure, si l'on peut dire, de la haine d'Israël, dénuée de contenu religieux. Mais c'est une haine qui devient totalement ontologique, qui va s'habiller d'un visage, d'un appareil pseudo-scientifique, le racisme, alors qu'elle vient en fait de quelque chose de beaucoup plus profond. Hitler le disait d'ailleurs à Hermann Rauschning, dans le livre Hitler m'a dit: il ne peut pas y avoir deux peuples élus. C'est eux ou moi.
Amalek a donc une apparition dans l'histoire à un moment extrêmement précis, qu'il va falloir déterminer. C'est là que je reviens maintenant au texte de la Torah.
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