Sainteté et nature : la lutte selon le Rav Kook
Pourquoi le Rav Kook voit dans la laïcité juive une révolte de la nature et comment la réconciliation entre sacré et profane est possible.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Le Rav Kook, la Gueoula et le rôle d'Israël parmi les nations, 6 min
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Shalom. Un des sujets qui ont beaucoup préoccupé le Rav Kook, c'est les relations entre la sainteté et la nature. Classiquement, l'idée de sainteté est opposée à l'idée de nature. Pour devenir saint, pour devenir kadosh, il faut s'élever au-dessus des données naturelles habituelles, sans pour autant détruire la nature, mais cela demande un certain effort d'élévation.
Il y a cependant, dans cette idée de sainteté qui est au-dessus de la nature, quelque chose qui semble contredire l'intuition monothéiste. En effet, le monde est créé par le même Créateur, c'est-à-dire c'est un Dieu unique qui a tout créé. Or Dieu lui-même est le Saint des Saints. Il est impossible que sa sainteté ne se manifeste pas dans l'ensemble de son monde.
Par exemple, vous avez le fameux verset de Tehilim: Malkhouto bakol mashla, sa royauté se manifeste en tout. Et donc, par la force des choses, la division que nous faisons entre le pur et l'impur, et même, à la limite, entre le bien et le mal, cette division ne peut pas être une division absolue d'un point de vue purement monothéiste. Et il y a de plus, du temps du Rav Kook, des phénomènes qui semblent, au sein du peuple juif, se révolter contre la suprématie de la sainteté et qui exigent un retour de la nature. Par exemple, ce qu'on appelle le phénomène de la hilonout, la laïcité juive moderne, qui se révolte également contre sa forme religieuse et qui exige un retour à la vie naturelle, à la vie simple et à ce qu'on appelle la normalité.
Et tout cela se lie, pour le Rav Kook, à des considérations profondes dont il va nous faire part dans un chapitre très important du deuxième volume de Orot HaKodesh, dans la partie appelée Kodesh HaKlali, la sainteté générale, au chapitre 23. Il y a ici un titre intéressant: Milhemet HaKodesh HaTeva, la lutte entre la sainteté et la nature.
C'est quoi, cette lutte entre la sainteté et la nature ? Eh bien, je propose que nous lisions le texte, c'est encore le mieux. « Le secret des mouvements actuels. » C'est-à-dire, c'est quoi les mouvements actuels pour le Rav Kook ? Il s'agit simplement de la hilonout, y compris d'ailleurs le socialisme, même le communisme ou l'athéisme.
Tous ces mouvements qui agitent la vie publique du peuple juif et du monde entier: derrière tous ces mouvements se cache un secret. Alors quel est le secret qui se cache ici ? Le secret des mouvements actuels.
Au-dessus du corporel et du social, cette sainteté exige du monde dans son ensemble, et du peuple juif dispersé et brisé en particulier, la justice pour la nature. Dikaion est un mot grec qui veut dire justice.
L'exigence de simplicité, de santé, de normalité, dans la vie, dans la sensation, dans la réflexion et dans le sentiment, dans les passions. Et en fait, ce que dit ici le Rav Kook, il répond, sans le connaître, à un auteur israélien que vous connaissez bien, A. B. Yehoshua, qui est très populaire de nos jours, et qui défend la Bizrout Adormaliout, en faveur de la normalité.
Alors, pour la thèse d'A. B. Yehoshua, étant donné que le peuple juif était en exil pendant très longtemps, c'était un peuple anormal. Et puis, une fois qu'il est sorti de l'exil, il devient un peuple normal. Il a le droit de devenir normal. Pour Yehoshua, qu'est-ce que la normalité ? Eh bien, c'est ce qu'on appelle la laïcité, la hilonout.
Alors, on pourrait effectivement discuter de ce qu'est être normal. Mais en tout cas, pour A. B. Yehoshua, il y a dans la vie du hiloni, du laïc israélien bon teint, un retour à quelque chose qui a manqué pendant tout le temps de l'exil. C'est le fait d'être normal. Être normal, c'est s'intéresser au sport, s'intéresser aux arts, également à la justice sociale et à tout ce qui compose la vie profane. Or, le profane a beaucoup manqué au peuple juif depuis quelques siècles, et donc, pour lui, il faut revenir à la normalité.
Il y a donc ici une opposition très grave entre les tenants de la sainteté, du kodesh, que l'on appelle en général les religieux, et les tenants de la normalité, de la nature, qu'on appelle les hilonim, les laïcs. Et c'est de cet affrontement dont va nous parler le Rav Kook.
Or, pour le Rav Kook, il y a en fait deux formes de sainteté. Il y a une sainteté que nous connaissons, qu'on appelle le Kodesh HaRagil, la sainteté habituelle. C'est quoi, la sainteté habituelle ? Eh bien, c'est la sainteté que nous connaissons par les livres. C'est cette sainteté qui nous enseigne à surmonter la nature. Elle est beaucoup plus connue, elle est beaucoup plus révélée.
Mais il y a une deuxième forme de sainteté, d'après la tradition juive, un peu moins connue par la littérature, mais qui est connue des élus: la sainteté qui se cache dans la nature. Dans les profondeurs de la nature, il y a également une présence de Dieu. Et cette sainteté de la nature se manifeste de manière très différente de la sainteté habituelle. Car la sainteté habituelle a des exigences de moralité, tandis que la sainteté à travers la nature se manifeste à travers des voies naturelles.
Et il y a toujours eu chez les juifs une hésitation, une grande prudence par rapport à ces concepts-là. En effet, nous connaissons, par exemple dans les développements du XIXe siècle et au début du XXe, plusieurs mouvements de pensée qui ont parlé d'un retour à la nature. Cela s'est manifesté, par exemple, dans les mouvements de jeunesse, dans le romantisme allemand, puis par la suite dans le scoutisme, cette idée de régénération de l'homme par la nature, qui a été développée ensuite par des mouvements fascistes tels que le pétainisme et autres. Et finalement on voit que, malgré toutes les bonnes intentions, le retour à la nature entraîne souvent également un retour à la barbarie.
Et c'est de cela dont la tradition juive est très souvent consciente, et donc elle a un recul par rapport à tous ces appels à un retour à la nature. Cela ne veut pas dire que nous ne savons pas, par tradition, qu'il y a une présence de Dieu qui se cache dans la nature, mais nous repoussons cela à plus tard. Nous repoussons pour la fin de l'histoire l'occupation de la sainteté de la nature.
C'est comme cela que les juifs se sont comportés pendant très longtemps, jusqu'au moment, dit le Rav Kook, où la fin de l'histoire arrive. Et alors on ne peut plus faire abstraction des exigences de cette sainteté de la nature, qui finalement commence à être un peu vexée. Comment ? Pendant des milliers d'années, vous m'avez laissée tomber, vous m'avez repoussée, et vous m'avez simplement livrée à la bonne volonté des païens, du paganisme, des mouvements écologiques. Mais il y a quand même une sainteté là-bas qui attend sa rédemption.
Et cette exigence de manifestation de la sainteté qui se cache dans la nature se présente tout d'abord sous une forme nocive, une forme négative: le rejet de la tradition …
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