Le silence de Yaakov à la mort de Rachel
Pourquoi la Torah ne décrit pas la douleur de Yaakov, et ce que le silence enseigne.
Rav Élie Kling
Ensuite : Pourquoi nous sommes les fils de Yehouda, 7 min
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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.
Bonjour à tous. La paracha de Vayichlah, c'est une paracha qui a un seul sujet: le retour de Yaakov en Erets Israël, à Hévron, pour voir son père. Je pense qu'il aurait bien voulu voir sa mère aussi, mais, malheureusement, quand il arrive là-bas, sa mère est déjà décédée. Il ne reste plus que son père.
Ce retour de chez Lavan, où il se trouvait la semaine précédente, se fait par étapes, et toute la paracha raconte les différentes étapes de ce retour. Qu'est-ce qui lui arrive à chaque étape ? En général, des choses pas très sympathiques, comme…
Ce dont on va parler maintenant, c'est la mort de sa femme aimée, la mort de Hachem, qui est morte en chemin, lorsqu'il arrive à Bethléchem. Vous avez certainement la carte d'Israël dans la tête: il vient du nord, bien sûr, il vient de Harân, là-bas, et il descend au fur et à mesure. Il se bat avec Essav au début de la paracha, puis il descend, il arrive à Sukkot, il y a l'histoire de Dinah, il continue à descendre, il arrive à Béthel, il continue à descendre, il arrive à Bethléchem.
Et là, à Bethléchem, sa femme Rachel accouche de son deuxième enfant. Le petit Binyamin, c'est le cas de le dire, s'appellera Binyamin. Elle meurt en couches, donc elle meurt en accouchant, et c'est évidemment une grosse tragédie. Ensuite, il continue sa route jusqu'à ce qu'il retrouve son père.
Ce texte qui raconte la mort de Rachel est particulièrement poignant, mais il l'est aussi parce qu'il ne raconte pas ce qui se passe dans le cœur et dans la tête de Yaakov. C'est un procédé littéraire: quand le récit suscite trop d'émotions, le mieux, quelquefois, c'est de ne pas en parler, de laisser le lecteur imaginer quelles peuvent être les émotions. Parce qu'à partir du moment où l'on met des mots pour décrire l'émotion, les mots finissent par la limiter. Quand on ne dit rien, on permet au lecteur d'imaginer ce que le personnage peut ressentir, et là, cela peut être évidemment infini.
Vatéled Rachel: Rachel accouche, vatikach béli deta, et elle a des difficultés à enfanter. C'est un euphémisme. Ce n'est pas qu'elle a des difficultés à enfanter, c'est qu'elle est en train de mourir. Bayehi behakchota bledata. Et au moment où la difficulté est ressentie profondément, ma tomer ha-yaldet, la sage-femme, celle qui aide Rachel à accoucher, lui dit: al tira'i ki gam zeh lakh ben. N'aie pas peur, parce que celui-là aussi, c'est un fils pour toi.
Je suppose qu'elle dit cela pour la calmer, parce que Rachel a dû se rendre compte que cela ne se passait pas comme cela devrait se passer, et elle a sûrement peur. C'est pour cela qu'elle lui dit: n'aie pas peur. Et elle lui dit « gam », « aussi »: c'est aussi pour toi.
Pourquoi « aussi pour toi » ? Sans doute fait-elle allusion au premier enfant de Rachel, Yossef, qu'elle a mis au monde bien des années auparavant. Pourquoi Yossef s'appelle-t-il Yossef ? Parce que, dit-elle au moment de l'accouchement: Yossef Hachem li ben aher, que Dieu me rajoute encore un. Et elle attend quelques années, et elle n'a pas de deuxième enfant. Et donc, comme si l'on reprenait le cours du récit, vient la sage-femme, et elle dit: celui-là aussi, par rapport à Yossef, c'est un fils pour toi.
C'est une manière de la calmer, de la tranquilliser. Mais, sur le fond, ce n'est pas quelque chose qui est censé réellement la calmer, puisqu'elle lui dit « un fils pour toi », mais ce n'est pas pour elle, puisqu'elle va mourir dans un instant. Ce fils qui va effectivement naître ne sera pas un fils pour elle. Elle n'aura pas de moments sympathiques à passer avec lui. Elle ne le connaîtra pas, son fils, en fait. Elle le met au monde et elle disparaît en même temps.
Vayehi bétsét nafshah, et lorsque son âme est sortie, parce qu'elle mourait, vattikra shemo Ben-Oni, elle a encore la force de dire: on l'appellera Ben-Oni. Mais Yaakov, qui est là, à côté, évidemment, la corrige tout de suite: il dit non. Vayikra lo Binyamin. Il l'appelle Binyamin et non pas Ben-Oni. Les deux noms se ressemblent beaucoup, ce sont des lettres qui se retrouvent dans les deux cas, mais ils ont une autre signification.
Je ne sais pas s'il l'a dit et que Rachel l'a entendu, ou bien s'il l'a dit après, pour lui-même et pour les gens qui étaient autour, sans que Rachel ne l'entende. C'est possible, parce qu'il n'est pas écrit qu'il lui dit qu'on va l'appeler Binyamin. Il est écrit: il l'appela Binyamin, car son père l'a appelé ainsi. D'après l'explication simple du texte, le petit garçon a donc deux noms: le nom que lui a donné sa mère, Ben-Oni, et le nom que lui a donné son père, Binyamin.
On l'enterre sur le chemin. À l'époque, les gens qui mouraient ainsi, pas de vieillesse, ce n'était pas une mort attendue, et l'on était obligé de les enterrer tout de suite. Il n'y avait pas de chambres froides à l'époque, à part chez les Égyptiens, qui avaient toute une théorie et tout un système pour préserver les corps. Sinon, la plupart des gens, quand quelqu'un mourait hors de chez lui, et pas de vieillesse, n'était pas enterré dans le caveau familial: il était enterré sur la route. Aujourd'hui encore, quand on se promène en Israël, on voit souvent, sur le bord de la route, un panneau qui indique: ici se trouve la tombe d'untel. On n'avait pas la possibilité de l'amener ailleurs.
Même dans le cas de Rachel, si elle est enterrée à Bethléchem, l'actuelle Bethléchem, entre Bethléchem et Hévron, là où se trouve le caveau familial, la Ma'arat HaMakhpéla, il n'y a pas beaucoup de kilomètres. C'est sur la route. Entre Jérusalem, qui est avant Bethléchem, et Hévron, il y a vingt kilomètres. De Bethléchem à Hévron, il y en a encore moins, il doit y avoir une quinzaine de kilomètres. Et même cela, on ne peut pas transporter le corps de Rachel jusqu'à Hévron, parce que ce n'est pas un caveau provisoire: on porterait atteinte à la dignité du corps de Rachel, d'autant plus que,
dans les circonstances dans lesquelles elle meurt, en train d'accoucher, vous pensez bien qu'il y a une plaie, etc. On n'a pas le temps: il faut l'enterrer tout de suite. C'est la raison pour laquelle elle est enterrée à Bethléchem. Vayatsev Yaakov matsevah al qévourato, Yaakov dresse une stèle sur sa tombe. Hi matsevet qévourat Rahel 'ad hayom, dit le texte: c'est ce qui existe encore jusqu'à aujourd'hui. Et c'est vrai encore aujourd'hui: on peut aller se recueillir, comme vous le savez, sur la tombe de Rachel à Bethléchem. Fin de l'histoire.
Et là, on est surpris par le silence assourdissant de Yaakov.
C'est la femme qu'il aime. C'est la femme dont il est tombé amoureux dès qu'il l'a vue. C'est la femme qu'il a demandé en mariage. Lorsqu'on lui a proposé de dire ce qu'il voulait, …
Cours de la chaîne YouTube du Rav Élie Kling
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