L'éducation et l'autonomie de l'enfant selon Béréchit
Abraham, Yitzhak et Yaakov montrent qu'un enfant doit pouvoir être différent de ses parents.
Rav Oury Cherki
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Shalom. L'éducation, c'est quoi ? L'éducation des enfants, l'éducation des élèves ? Nous avons dans la Torah un livre entier qui est traditionnellement consacré à l'éducation: c'est le livre de Béréchit, la Genèse, dans lequel nous avons l'histoire de nos patriarches. Et nos patriarches sont le modèle d'où nous tirons des enseignements de morale, de comportement, d'éducation. Nous n'avons qu'à voir comment ça fonctionne, comment ça marche.
Nous allons passer un peu rapidement sur ce que faisaient nos ancêtres, Abraham, Yitzhak et Yaakov, et nous avons des phénomènes assez surprenants. Par exemple, Abraham, notre premier patriarche, était un tsadik. Ça, tout le monde est d'accord: un juste. Et c'était un juste extrêmement particulier, un juste de midat hessed. Il était juste dans la générosité, dans la bonté, dans la charité, dans le don. C'est ça la particularité d'Abraham. Et puis nous voyons qu'il a deux enfants, Ichmaël et Yitzhak, et chacun essaie de se différencier par rapport à son père.
Ichmaël hérite naturellement de la générosité de son père. Vous savez ce que c'est que l'hospitalité bédouine. Eh bien, c'est lui qui décide de se différencier. On peut dire d'une certaine manière que c'est psychologiquement compréhensible: il veut être autre chose que son père, alors il va être le rasha, le méchant, selon la midat hessed. Par contre, Yitzhak, le fils qui reste juste, le fils qui est tsadik, sera un tsadik d'une autre manière: il sera le tsadik de la midat hadin, le tsadik de la rigueur, celui qui connaît Dieu comme étant celui devant lequel il a des comptes à rendre. C'est une manière de concevoir la divinité totalement différente de celle de son père. Son père est un tsadik, lui aussi est un tsadik, mais il a besoin, pour se différencier, si on veut, d'être tsadik d'une autre manière.
Et là, nous avons un enseignement extrêmement fin de la Torah: pour réussir à fonder sa personnalité, on doit être un peu différent de ses parents. Il y a un enseignement à ce propos qui dit que la prière d'un tsadik ben tsadik, d'un juste fils de juste, est plus acceptée que la prière d'un tsadik ben rasha, d'un juste fils de méchant. On peut se demander pourquoi. On pourrait dire que le fils de méchant a plus de mérite. Mais en vérité, il faut comprendre ça de manière tout
à fait différente. C'est un enseignement de Manitou qui disait: si quelqu'un a réussi à être tsadik alors que son père est un tsadik, c'est que c'est un tsadik dans son être. Il a véritablement réussi à être tsadik, bien qu'il aurait pu en être empêché puisque son père est un tsadik. Par contre, si quelqu'un est tsadik alors que son père est un rasha, on dira: on comprend très bien pourquoi tu es devenu tsadik, c'est pour embêter ton père qui est rasha. Donc on peut dire, d'une certaine
manière, qu'être tsadik, fils de tsadik, c'est véritablement une épreuve beaucoup plus difficile.
Qui Abraham aimait-il davantage, Ichmaël ou Yitzhak ? On voit dans la tradition du Midrash toute une interprétation du dialogue entre Dieu et Abraham lors de ce qu'on appelle le sacrifice d'Yitzhak, la Akédah, lorsqu'il lui dit: Kah na et bincha, prends ton fils. Or, Abraham avait deux fils. Pourquoi Dieu lui a-t-il dit « prends ton fils » sans lui dire de qui il s'agissait ? Cela voulait dire qu'on attendait d'Abraham qu'il sache dès le départ qui est le fils.
Et Abraham dit: « Oui, mais j'en ai deux. » Il fait comme s'il ne comprenait pas. Alors Dieu lui dit: « Et yehidcha, ton unique. » Ton unique, mais chacun est unique pour sa mère. Alors il dit: « Acher ahavta, celui que tu aimes. » Abraham répond: « Mais j'aime les deux. » Alors Dieu lui dit: « Et Yitzhak, c'est Yitzhak qu'il faut que tu aimes. » Cela nous révèle rétroactivement qu'en fait, celui qu'Abraham aurait préféré aimer, c'est Ichmaël. C'est-à-dire qu'il y a une tendance naturelle
à aimer, dans le fils, celui qui continue ma personne. Je suis médecin, je vais aimer mon fils qui va faire de la médecine. Je suis rabbin, je vais aimer mon fils qui va faire des études rabbiniques. J'aime les pommes de terre, eh bien je vais aimer mon fils qui aime les pommes de terre. Et il y a une difficulté à admettre que la continuité va se faire justement à travers la transformation, à travers le changement, à travers l'enrichissement que donne cette transformation. Alors on pourrait dire:
mais comment Abraham peut-il aimer un rasha ? Oui, il aime Ichmaël bien qu'il soit rasha, parce qu'il sait que le jour où Ichmaël fera techouva (et la techouva est toujours possible), il ressemblera comme deux gouttes d'eau à Abraham. Tandis que Yitzhak, en tant que tsadik, restera toujours différent de son père.
Et pourtant, la Torah nous dit que l'épreuve du patriarche, justement, c'est d'admettre que la continuité de son enseignement se fera par un enfant fondamentalement différent de lui, par quelqu'un qui est tout à fait autre que lui, et que c'est dans l'unité des valeurs que va se réaliser l'être d'Israël. Cette même problématique se retrouve dans la deuxième génération, lorsque Yitzhak va avoir deux fils, Yaakov et Essav. Yaakov ne lui ressemble pas: il ressemble plus à sa mère, il est de la midat harahamim, la miséricorde. Yitzhak, lui, est doué de la midat hadin, et il préfère son fils Essav, qui pousse la midat hadin à son extrême, au point de devenir même un assassin. Mais Yitzhak aime Essav, parce qu'Essav, le jour où il fera techouva, deviendra identique à Yitzhak.
Or, c'est justement ça le projet éducatif et moral de la Torah: accepter que son fils, son élève, son continuateur soit différent de soi-même. Et c'est ça qui va permettre l'unité des valeurs. On peut dire que, d'une certaine manière, dans l'éducation, il y a l'engagement à respecter l'autonomie de l'autre. C'est extrêmement compliqué, parce que nous donnons avec amour tout ce que nous avons pour nos enfants.
Et nous ne nous rendons pas toujours compte qu'en donnant à l'enfant tout ce qu'on peut lui donner, d'une certaine manière on l'étouffe. Il y a une expression connue: « Mais enfin, je lui ai tout donné, alors pourquoi se comporte-t-il envers moi de cette manière ? » Eh bien, la réponse est très simple: c'est parce que tu lui as tout donné qu'il ne peut pas te pardonner. C'est-à-dire qu'à partir du moment où on dit à l'enfant « tu as besoin de moi, je te donnerai tout ce que tu veux », on le fragilise.
L'épreuve du père ou de la mère, c'est d'accepter que l'enfant soit autonome, d'accepter qu'il soit une personne, qu'il ait une personnalité, qu'il ait quelque chose à dire. Je vous donne un exemple tout simple que je connais bien. Une fois, je recevais pour un repas de Chabbat chez moi un couple, et la maman était toujours très inquiète pour l'enfant, qui n'avait qu'un mois. Elle se met à manger à table, …
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