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La Shoah, le langage et le sens du monde

Pourquoi la Shoah ne doit pas être mise sur le même plan que les autres conflits, et ce qu'elle a changé pour l'État d'Israël.

42 min

Machon Meir

Ensuite : Le sage d'Israël et le sage des nations !, 1 min

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Début du cours, mis en texte automatiquement d'après l'enregistrement : des erreurs sont possibles, surtout sur les mots hébreux.

Je disais, de façon presque provocante, que les nazis ont pratiquement gagné la guerre. Pourquoi ? Parce qu'ils ont réussi à nous faire taire. Sur le domaine de la Shoah, en tout cas, on ne parle plus. Et non seulement on ne parle plus, mais alors que les sages parlaient de tout, dans le Talmud et dans les autres endroits, on parle de tout: des crimes, des vols, des mariages, des guerres, il n'y a pas un sujet. Là, tout d'un coup, il y aurait un sujet qui serait hors vocabulaire, hors d'atteinte du peuple de la parole.

Jusqu'à dire, comme l'a dit Elie Wiesel: le langage est mort à Auschwitz. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que toute la langue ne veut plus rien dire maintenant, c'est fini. On parle, on utilise des mots, ils sont vides. Ils n'ont plus de sens. Leur vrai sens était là-bas, et maintenant ça ne veut plus rien dire.

Il y a certains rescapés qui disent: vous parlez d'un ami, c'est quoi un ami ? Quelqu'un qui vous sauve la vie, quelqu'un qui vous tue ? C'est quoi un ami ? Vous parlez de faim, vous savez ce que c'est, la faim ? Vous parlez de l'eau, de la résurrection, des choses comme ça, vous savez de quoi vous parlez ? Vous parlez du pain ou de… Tous les éléments, l'air, le vent, n'importe quoi, vous parlez de n'importe quel sujet. Une rescapée de la Shoah disait: pendant un an, j'ai dû m'habituer, parce que quand je suis sortie du camp, je voyais tout sans masque. Je rencontrais quelqu'un, je disais: celui-là, il m'aurait tué. Je rencontrais quelqu'un d'autre, je disais: celui-là, il m'aurait sauvée. Je l'aime, je l'apprécie, on a des discussions ensemble, on passe un bon moment. Il m'aurait tué ou il m'aurait sauvée. Il n'y a pas entre les deux. Ça n'existe pas.

C'est une sorte de vision du monde absolument radicale, ce qu'on appellerait le din absolu. Le monde radical, absolu, complet. Brisure des vases. Complet.

Elle a dit: j'ai mis un an pour me mettre des lunettes de soleil et des voiles et commencer à parler et faire semblant que je ne voyais plus, etc. Et Wiesel, à un moment donné, dans un de ses écrits, dit: on fait semblant de vivre pour vous faire plaisir, mais on ne vit plus, on n'est plus vivant. Comment peut-on dire qu'on n'est plus vivant, puisqu'on est là ? Oui, mais survivant. Là, carrément, l'idée, c'est: on n'est plus vivant, on est là devant vous. D'ailleurs, beaucoup de rescapés se sont suicidés, et la manière dont ils se sont suicidés est, en quelque sorte… Biologiquement, on va mettre en adéquation ce qu'on est déjà: on est déjà morts, de toute façon. C'est-à-dire qu'il y aurait des gens qui sont des vivants, mais qui, d'un certain point de vue, auraient déplacé la mort. Je ne peux pas trop entrer là-dedans, mais si vous voulez, cela a été étudié.

Dans les camps, il n'y a plus de langage après Auschwitz. Cela va très loin: toute la langue a perdu son sens. Et dans ce cas, les nazis, d'une certaine manière, ont réussi leur coup, parce que nous, nous sommes porteurs du sens. On dit que le monde a un sens, on étudie le monde, on étudie le sens du monde. Mais s'il y a eu un événement du monde qui est hors monde, hors sens, cela prouverait que l'insensé existe. Et nous, on ne peut pas supporter cela. Moi, en tant qu'être humain, je ne peux pas supporter que la parole n'ait plus de sens. Et en tant que juif, je ne peux pas supporter que le monde n'ait plus de sens, même si cela ne s'est passé que douze ans, un monde insensé.

Vous comprenez qu'un des grands enjeux de notre identité, c'est de montrer au monde, aux gens du monde, que le monde a un sens. Et un des grands enjeux d'Amalek, c'est de montrer que le monde est insensé. Si le monde est insensé, il n'y a pas de problème, je prends la parole de Dieu, il n'y a aucun problème.

Et là, je dirais que tout cela est encore plus profond que les choses n'en ont l'air. Ça, c'est le travail que j'ai mené vraiment: contrairement aux apparences, les rescapés ne parlent pas, ou ont dit que c'est indicible, etc. En réalité, je vais vous dire, c'est une hypothèse d'école que je vais lancer. Je vois ça comme si la prophétie avait été réactivée d'une certaine manière sans qu'on s'en aperçoive. C'est un peu scandaleux de dire ça. Cela ne veut pas dire qu'on veut subir la même souffrance, mais c'est comme si ces témoignages étaient une sorte de langage collectif, de la même manière que la prophétie d'Israël est une prophétie collective.

Ces témoignages seraient un langage collectif. Je vous donne juste quelques exemples, et puis après je m'arrête là, pour que vous compreniez de quoi il s'agit. Quand quelqu'un parle de son expérience dans la vie, il va vous dire: j'ai été au kiosque, j'avais rendez-vous à telle heure avec telle personne, j'ai attendu, j'ai eu une inquiétude, il y a eu une voiture qui a fait un grincement de roue, il y a eu un accident, et puis il va vous raconter ce qui s'est passé. Une autre personne va vous raconter: moi, je venais de là, et tout d'un coup il y a eu une voiture qui est passée, j'ai vu aussi l'accident.

Il peut y avoir une dizaine, une quinzaine de personnes qui vont vivre à peu près la même chose. D'ailleurs, Hitchcock l'a fait dans un de ses films. Mais en fait, ce n'est pas du tout la même chose qu'ils ont vécu. Ils ont vécu des choses, mais ce sont tout à fait des facettes différentes. S'il y a eu un accident, on va s'intéresser à la chose et on va avoir différents témoignages. C'est intéressant, l'angle de vue, et comment un même événement… Qu'est-ce que la réalité, en fait

? La réalité, c'est le de toutes ces choses-là. Mettons qu'il n'y ait pas eu d'accident. Il y a juste une voiture qui a tourné. Qui va s'inquiéter qu'une voiture ait tourné ? Moi, j'avais rendez-vous avec quelqu'un, j'étais un peu en retard, je me suis rendu compte que la voiture avait tourné parce qu'elle m'a retardé dans ma route. Mais celui qui est à côté ne s'en est pas rendu compte. Personne n'a fait attention à ça.

Et toute la vie, c'est ça: ce sont des milliers de réalités que tous les gens voient éparpillées de droite à gauche, mais que personne n'analyse, parce que, à part quand il y a vraiment un élément qui fait converger les regards, il y a quelques regards là-dessus. Dans les camps, vous avez cent mille personnes qui vivent la même chose en même temps: le lever à trois heures du matin, aller aux latrines, un certain nombre de choses, la soupe, en même temps. Au camp de Birkenau, cent mille personnes prennent la soupe en même temps. …

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