La place de la Shoah dans l'identité juive
Comment la Shoah s'est installée dans la mémoire et la culture juives, et pourquoi le 10 Tevet a été choisi pour la commémorer.
Itzhak Attia
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## Présentation du sujet
Vous ne connaissez pas tout de moi, mais disons une partie. J'ai fait des études d'histoire et de lettres en France. J'ai une maîtrise de lettres, de sémantique, et un doctorat d'histoire dans le domaine de la Shoah. Quand je suis venu en Israël, j'ai commencé, l'année d'après, à travailler à Yad Vashem. Et je me suis privé pendant sept ans des séminaires pour les enseignants qui venaient en Israël, des enseignants francophones de Belgique, de France ou d'ailleurs, des séminaires de formation sur la Shoah.
Je suis toujours à Yad Vashem, je ne suis pas dans le même département, je m'occupe davantage de l'éducation, mais je travaille toujours à Yad Vashem sur les projets de développement de l'Institut. Je pense que si vous n'êtes jamais allé à Yad Vashem, il faut y aller. Même si vous y êtes allé il y a 4-5 ans, il faut retourner, parce que tout a été changé. Deux ans, ça va, c'est la nouvelle structure, le nouveau musée.
Aujourd'hui, je vais vous parler, parce que c'est Assara BeTévet, le 10 Tévet, et on va voir pourquoi, justement, le rapport entre le 10 Tévet et la Shoah. Je vais vous parler de la Shoah, mais je ne vais pas l'aborder sous un plan historique. Je ne vais pas vous faire un cours d'histoire sur ce qu'est la Shoah.
Je pourrais définir la Shoah rapidement: c'est à peu près douze années de pouvoir nazi et la volonté des nazis d'exterminer l'ensemble du peuple juif d'Europe, les 11 000 non-juifs d'Europe. Cet événement a lieu pendant la Deuxième Guerre mondiale. Vous savez beaucoup de choses dessus. Ce que je vais aborder, c'est un sujet particulier là-dedans: la place de la Shoah dans notre identité.
Pour un vrai départ, on peut aborder la question de la place de la Shoah dans notre identité de différentes manières. D'abord, au premier abord, c'est un abord tout à fait superficiel, un abord objectif. C'est-à-dire que la Shoah a pris une place dans l'identité extérieure, on va dire, du peuple d'Israël, l'identité la plus de surface. On appellerait ça la culture: de quoi on parle, qu'est-ce qu'on en pense, qu'est-ce qu'on dit.
La place qu'a prise la Shoah est difficile à définir en peu de temps, mais il faut que vous sachiez qu'il y a eu une évolution. De la même manière qu'il y a l'histoire de la Shoah, c'est-à-dire la montée de Hitler au pouvoir en 1933 jusqu'en 1945, il y a l'histoire de la mémoire de la Shoah: comment, après la Shoah, on en a parlé ou on n'en a pas parlé, et si ça a eu un impact sur les gens ou non.
Il faut que vous sachiez qu'après la Shoah, en 1945, 46, 47, jusqu'en 1948, disons les deux ou trois premières années, la Shoah était un sujet à la fois public, dont on parlait, et à la fois transparent, dont on ne parlait pas. En fait, de quoi parlait-on ? On parlait de la guerre, on parlait de la fin de la guerre, on parlait des procès contre les nazis. C'était l'époque des procès de Nuremberg.
Les nazis, c'étaient des gens qui avaient conquis l'Europe, qui avaient mis des gens en camps, en prison, qui avaient déporté, qui avaient pris des travailleurs de force, etc. Dans tout ce qu'avaient fait les nazis, l'extermination des juifs était un tout petit chapitre, un tout petit paragraphe, traité parallèlement à tout le reste. Pour vous donner une idée, il n'y avait aucun déporté juif, au procès de Nuremberg, qui venait parler de l'extermination des juifs.
Celle qui a parlé, par exemple, du camp d'Auschwitz-Birkenau n'était pas juive. Elle était prisonnière politique. Elle s'appelait Marie-Claude Vaillant-Couturier. Les rescapés de la Shoah ont parlé, ont écrit dans les journaux, mais cela entrait dans le règlement des comptes face aux nazis qui avaient perdu la guerre.
Il y avait, dans les gros titres des journaux, la libération des camps. Il y avait des photos, il y avait des films qui ont été diffusés. L'horreur, dans toute son étendue, a été montrée à la une de tous les journaux, et c'était brut comme ça. Mais ce n'était pas vraiment le sort des juifs. Ce n'était pas vraiment ce qu'on sait aujourd'hui du sort des juifs: qu'ils ont dû se cacher, qu'ils ont dû prendre de fausses identités, que même les enfants étaient obligés de se cacher, etc. Tout ça, on ne le connaissait pas.
Et ensuite, pendant des années, la Shoah était un sujet qui intéressait les rescapés de la Shoah. Point final. Tous ceux qui n'étaient pas rescapés de la Shoah ne les entendaient pas, ne les écoutaient pas, ne savaient pas les intéresser, ne parlaient pas de ça. Que ce soit en France, en Israël ou aux États-Unis, il n'y a que les rescapés de la Shoah qui essayaient d'écrire leur mémoire, parfois. À partir de 1948 déjà, les maisons d'édition ne voulaient plus de ça.
Les rescapés parlaient entre eux, faisaient des réunions. Mais la communauté juive, puisqu'on parle de la place que cela avait dans notre identité, ne s'intéressait pas du tout. Au bout de quelques années, il s'est produit un phénomène d'extinction, carrément, des témoignages, pour deux raisons principales.
La première raison est très facile à comprendre: les rescapés de la Shoah voulaient vivre. Et pour vivre, on ne pouvait pas passer son temps à parler de ce qui s'était passé, notamment parler de choses qui n'étaient pas glorieuses. Il ne s'agissait pas de dire: « J'ai fait des attentats contre les nazis, je mettais des bombes, je détournais des trains. » Non. « J'étais un squelette, on me baladait d'un endroit à un autre, je n'avais pas à manger, je ne pouvais pas m'occuper de mes enfants. J'ai abandonné mes enfants pour les sauver. » Ce ne sont pas des choses très glorieuses.
Comme les gens voulaient vivre, reconstruire leur vie, ils parlaient moins de la Shoah. Entre eux, ils parlaient, mais ils bâtissaient, ils bâtissaient. Cela s'est passé en France, cela s'est passé en Israël de la même manière.
La deuxième raison, plus profonde, c'est que très vite, les rescapés de la Shoah se sont rendu compte qu'ils étaient devenus des extraterrestres aux yeux des autres. Ils avaient une expérience qui n'était pas seulement difficile, mais impossible à transmettre. Quand on leur disait quelque chose, c'était comme si vous alliez chez le médecin et que vous disiez: « J'ai une douleur horrible dans tout le ventre, j'ai comme un monstre qui est en train de me manger le ventre. » Et le médecin répondait: « Oui, des petits picotements comme ça, ça doit correspondre à une petite allergie. »
« C'est une petite gêne… » — « Non, mais j'ai un monstre énorme qui est en train de me manger ! » — « Oui, oui, je comprends, des petits picotements. » Ce n'est pas du tout sur le même registre. Les rescapés arrivaient avec leurs récits, et les gens recevaient ce qu'ils pouvaient recevoir. Ils n'arrivaient pas à recevoir beaucoup de choses.
Cours de Machon Meir
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