La techouva est-elle impossible ? Le Maharal et le regret
Le Maharal explique pourquoi la techouva suppose une faute réelle et non une nature de principe.
Eliakim Simsovic
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Eh, Reftov, le genre de manifestation auquel vous assistez ce soir requiert une certaine agilité, non pas physique, mais peut-être mentale, car nous allons passer, après l'exposé de Rav Oury Cherki, à un sujet et à une manière d'aborder la question de la techouva.
Celle-ci va très certainement vous paraître assez différente de celle dont il a parlé. Le titre qui apparaît sur les feuilles qui vous ont été distribuées, Techouva impossible ?, avec un point d'interrogation, peut paraître insolite. D'une manière générale, nous sommes tellement accoutumés à considérer que la techouva est une pièce maîtresse, une pierre de fondation de tout l'édifice de la tradition d'Israël, que cette notion de techouva est d'ailleurs perçue comme propre et spécifique à Israël, et qu'elle n'existe pas en tant que telle dans d'autres traditions. C'est devenu tellement, je dirais, fondamental et évident qu'on peut se demander comment on peut oser mettre un point d'interrogation dans un texte de ce genre et s'interroger sur le fait que, éventuellement, la techouva pourrait être impossible.
Je crois que précisément l'évidence de la techouva telle que nous l'entendons, telle que nous nous la représentons, est peut-être l'obstacle majeur à sa possibilité. Il faudrait commencer par récupérer le ridouche profond, cette innovation invraisemblable de la tradition juive concernant la techouva, pour pouvoir commencer à aborder son sens véritable.
Je vais vous proposer, dans l'étude qui va suivre, la lecture essentiellement de trois petits textes qui sont sur la page qui vous a été distribuée. Mais pour poser le problème de manière suffisamment centrée sur le sujet que j'ai l'intention de traiter, nous allons commencer par quelques lignes tirées d'un texte du Maharal de Prague, d'un livre de morale, disons d'éthique juive, Nétivot Olam. Dans le deuxième volume de Nétivot Olam, il y a un chapitre consacré à la techouva, le Nétiv HaTechouva.
Dans l'introduction à ce Nétiv HaTechouva, le Maharal nous dit la chose suivante: HaTorah Hi Sekhalit. Vous pouvez suivre en parallèle le texte en hébreu et le texte en français, parce que j'ai jugé utile de proposer une traduction de ce passage et de l'écrire dans le texte.
Sekhalit ne veut pas du tout dire « intellectuel » dans le vocabulaire du Maharal. Il ne veut pas nous dire que la techouva est une notion abstraite, intellectuelle. Il veut nous dire que la Torah relève de l'ordre des principes, et qu'elle est de l'ordre des principes absolument. Il y a un absolu des principes fondamentaux qui gouverne finalement l'être en tant que tel, et la Torah est de cet ordre-là.
HaTorah Hi Sekhalit, ve-haadam eno sekhalit: la Torah est intelligible, alors que l'homme ne l'est pas. Il y a donc dans ce début du texte la position d'une sorte d'antinomie, dirais-je, entre la Torah, vérité fondamentale de l'ordre des principes, et l'homme, qui vit dans le monde d'une réalité concrète, matérielle, et qui est peut-être tout sauf un être de principe. Il est un être de réalité. Ce fait qu'il soit un être de réalité s'exprime dans le texte du Maharal par le fait que l'homme est corporel: baral gouf, il a un corps.
Et voilà la phrase qui pose notre problème. S'il se trouvait que l'homme était de la nature même de la Torah, c'est-à-dire sekhali comme la Torah, s'il était un être de principe au niveau où se situe la Torah, et qu'il arrivait qu'il commette une faute, la techouva ne lui serait d'aucun recours. Moil, c'est ce qui est utile. Le Maharal nous dit: si l'homme était cohérent avec la Torah, si la nature de l'homme et la nature de la Torah étaient de même sorte, alors la faute n'aurait pas de réparation possible.
Et donc la techouva serait impossible, essentiellement parce qu'elle serait inutile, puisqu'elle serait non effective. Cela voudrait dire qu'il faudrait considérer la techouva comme quelque chose d'illusoire. Si l'homme était à la hauteur de la Torah et commettait une faute, la techouva ne lui serait d'aucun recours. Pourquoi ?
Parce que Ki HaTechouva bishvil sheyomar hatati, ve-houmit haret al maasa: car ce par quoi le processus de la techouva commence, c'est la prise de conscience de la faute, le regret, l'aveu du fait qu'une faute a été commise, le regret des actes. Or le regret n'a cours que dans le monde de la réalité. Il n'a pas sa place dans le monde de la vérité, il n'a pas sa place dans le monde des principes. Ainsi, le harata, le regret en tant que tel, appartient à l'homme en tant que ses actes ne sont pas à la hauteur des principes qu'il proclame par ailleurs.
Conclusion de ce passage chez le Maharal: Lo hayakh techouva klal, la techouva n'aurait aucune pertinence, im hayah adam sekhali, si l'homme était un être de principe.
Voilà le texte du Maharal. Bien que ce passage ait déjà été traduit une première fois en français, je vais le retraduire. Voilà en quelque sorte ce que le Maharal nous dit: si l'homme était un être de principe, cela veut dire s'il était conscient de la valeur effective de ses actes, s'il était conscient de la signification de la faute. Autrement dit, s'il savait ce que la Torah lui demande et la manière dont il a répondu à cette demande. Répondre à une demande est aussi un terme qui pourrait être traduit par techouva. La techouva est aussi une réponse.
S'il en était ainsi, la faute serait en quelque sorte irrémédiable. Nous avons la chance, en quelque sorte, de ne pas être à la hauteur de la Torah qui nous a été donnée. C'est cela qui va rendre la techouva possible. Mais que veut dire cela ? Il y a ici l'apparition d'un paradoxe profond. Il faut que je commence par prendre conscience de la gravité de la faute. Et la prise de conscience de la gravité de la faute, c'est finalement la prise de conscience de l'écart entre ce qui m'a été demandé lorsque la Torah m'a été donnée et la manière dont j'ai répondu à cette demande, pour que le processus de la techouva puisse s'enclencher.
Mais en même temps, et c'est là qu'est le paradoxe, élever la faute au niveau où se situe la Torah m'introduit en quelque sorte par la porte de derrière, mais m'introduit néanmoins dans un univers où je serai cohérent avec la Torah. Et donc, de nouveau, je me situerai dans une situation où je prendrai maintenant conscience de la nécessité de la techouva, et je prendrai simultanément conscience de son impossibilité.
Comme disait Rav Cherki tout à l'heure, s'il y a des choses qui demandent éclaircissement... Ce que cela veut dire, c'est que la Torah ne nous a pas été donnée en tant que nous sommes des saints. La Torah nous a été donnée en tant que nous sommes des hommes. Nous allons progresser dans l'analyse de cette réflexion dans cette direction. Il y a un moment où se produit une prise de conscience qui consiste à dire que la techouva ne nous demande rien d'autre que ce que la Torah nous demandait déjà.
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