Le Maharal et la place de la Haggada dans le Talmud
Pourquoi le Maharal défend la Haggada, et pourquoi la matière n'est pas une illusion.
Benjamin Gross
Ensuite : Le Maharal et la notion de vérité, selon Nétivot Olam, 47 min
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Notre dernier exposé portait sur l'arrière-plan historique du Maharal. Nous avons situé son époque au XVIe siècle et examiné une partie de sa vie personnelle. Nous avons aussi, c'était l'objet essentiel, parlé de son œuvre littéraire. Nous avons vu que cette œuvre était programmée d'avance et qu'il se proposait de rédiger un certain nombre de livres.
Nous avons terminé en énumérant l'ensemble de ces livres et en voyant quel était leur sujet. Pour conclure, nous avons évoqué le dernier de ces livres, Be'er HaGola, un livre dans lequel le Maharal illustre, je pourrais dire, sa méthode de travail. C'est ce que nous avions constaté à la fin de notre premier exposé: quel que soit le sujet que le Maharal veut exposer,
et en général le sujet est groupé autour d'une fête, ce ne sont pas la fête elle-même ni les éléments de conduite de la fête, la halakha, qui l'intéressent, mais, dans tous les cas, et quel que soit le sujet qu'il veut traiter, qui est en général un sujet philosophique, il ne le traite pas selon un exposé systématique, comme nous en avons l'habitude chez Saadia Gaon, par exemple, ou chez le Rambam.
Dans le livre dont je vous parle, Be'er HaGola, Le Puits de l'exil, qui a été traduit en français également par Gourevitch et commenté par le professeur André Neher, Zikhrono livrakha, le Maharal expose le principe
Pourquoi prend-il la défense du midrach ? Pour le comprendre, il faut savoir, et c'est ce que nous allons examiner aujourd'hui, que la Guemara, le Talmud, est une immense littérature, une œuvre qui comporte 3 600 pages. Dans ce texte, la moitié est consacrée à la halakha, et l'autre moitié à la Haggadah.
Qu'est-ce que la halakha ? C'est l'effort fourni par les sages du Talmud pour interpréter de manière pratique les principes de la Torah. La Torah donne des indications générales de conduite, mais leur application pratique est laissée à l'interprétation, soit que la tradition l'ait retenue, soit que l'on interprète le texte. C'est ce qu'on appelle le midrach halakha. Le mot midrach vient du verbe darach, qui signifie rechercher. Le midrach est donc une recherche, et le midrach halakha est la recherche, à partir du texte de la Torah, de la manière dont on doit appliquer les principes qu'elle énonce.
Pour un exemple, Vé-chahatta ké-acher tsivitikha, en ce qui concerne la chehita, le texte de la Torah dit simplement: « Tu égorgeras comme je te l'ai ordonné. » C'est tout. La tradition avait donc retenu un certain nombre d'éléments, et la Guemara s'efforce, par exemple dans le traité Houline, qui est consacré à cette question, de dire comment la chehita doit se faire, avec quel couteau, comment doit être le couteau, ce qu'il faut éviter, quelles parties il faut examiner pour savoir si la chehita a été faite convenablement, etc. C'est ce que nous appelons le midrach halakha.
Mais la moitié du texte de la Guemara est consacrée au midrach Haggadah. Qu'est-ce que c'est ? Le mot vient de la même racine que ha-guid, raconter. La Haggadah ce sont des aphorismes, ce qu'on pourrait appeler des histoires, des historiettes, des interprétations qui ne portent pas sur la halakha mais sur une certaine interprétation de l'général. Cette partie est assez mystérieuse, parce qu'on ne voit pas toujours vers quel but ce midrach tend. Pendant très longtemps, elle a été considérée comme une partie mineure de la Guemara, surtout parce qu'on ne comprenait pas très bien quelle intention guidait les sages qui s'exprimaient de cette manière, presque comme des fables. On ne voyait pas bien à quoi cela pouvait servir.
À tel point que la tendance qui a prévalu, et ce sont de grands maîtres qui le disent, était la suivante: la halakha est obligatoire, et celui qui se soumet à la loi de la Torah doit la suivre. Je vous donne un exemple. Nous sommes en ce moment, pendant que nous faisons cet exposé, à la fête de Hanoucca. Tout le monde accepte que la fête de Hanoucca a été instituée par les maîtres de la halakha et qu'il faut allumer les bougies de Hanoucca. Mais vous savez que
dans la Guemara il y a une discussion. Beit Hillel dit: on commence par une bougie et on termine par huit. Beit Chammaï dit: on commence par huit et on termine par une. Il y a évidemment une considération à prendre en compte, que nous n'allons pas développer aujourd'hui, mais je ne connais pas un juif qui allume huit bougies et termine par une. Tout le monde accepte la décision de Beit Hillel: la communauté d'Israël a décidé de suivre Beit Hillel, et tous les juifs qui respectent la halakha
font comme Beit Hillel. Il n'y a pas de discussion.
Pour la Haggadah, la question s'est posée: quelle est la valeur de ces aphorismes ? Faut-il les suivre comme la halakha ? Ou bien s'agit-il simplement d'une manière d'expliquer ? Si vous voulez, vous l'acceptez, si vous voulez, vous ne l'acceptez pas. Déjà Maïmonide, dans son commentaire de la Michna, s'était intéressé à cette question et avait conclu qu'il faudrait écrire véritablement un livre sur la Haggadah. Il ne l'a pas fait. Il a écrit à la place un livre sur la prophétie, le Moré Nevoukhim. Mais il disait qu'il
faudrait écrire un livre sur la Haggadah, parce qu'il y a deux sortes de Haggadot. Il y en a qui sont simplement là pour illustrer le sujet: si vous voulez y adhérer, vous y adhérez, si vous ne voulez pas, vous n'y adhérez pas. Mais il y en a d'autres qui expliquent des tendances profondes de la Torah. Il faudrait donc écrire un livre de ce genre, et il ne l'a pas écrit.
Je voudrais dire que le Maharal a complété ce que le Rambam n'a pas fait. Il était d'avis, d'une manière plus radicale que le Rambam, que non seulement certaines Haggadot méritent d'être approfondies, mais que toutes les Haggadot méritent de l'être. À son avis, la Haggadah du Talmud est aussi représentative du Talmud que l'est la halakha. Mais ce que la halakha dirige sur le plan de l'action, la Haggadah nous le révèle sur le plan de la pensée. En d'autres termes, pour le Maharal, la Haggadah est la philosophie du judaïsme, c'est-à-dire la pensée juive. D'où provient-elle, et comment s'est-elle développée ? D'après le Maharal, elle s'est développée à partir de la Torah, à partir du texte de la Torah, mais compris à la manière des maîtres du Talmud.
Et voici maintenant le point essentiel: les maîtres du Talmud étaient encore sous l'impression de la prophétie. Naturellement, il n'y avait plus de prophétie au moment du Talmud, mais ils en étaient encore assez proches. Ils avaient encore recueilli, si l'on peut dire, l'esprit de la prophétie, ce qu'on appelle la Roua'h HaKodesh, l'Esprit saint, et non le Saint-Esprit. Ils avaient donc en eux la possibilité de comprendre la Torah à partir des principes de la prophétie. Par conséquent, la véritable pensée juive, c'est-à-dire ce qu'il faut penser à partir de la Torah, c'est la Haggadah du Talmud qui nous la révèle.
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