Abraham après sa victoire : la peur morale
Pourquoi Abraham craint-il après avoir vaincu les quatre rois, et ce que Dieu lui répond.
Rav Oury Cherki
Ensuite : Lot entre Sodome et Abraham : la grotte et le danger moral, 47 min
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Shalom. Nous sommes dans le livre de Béréchit, vers la fin du chapitre 14, le chapitre Yud-Dalet, au verset Kaf-Bet, le verset 22. Il s'agit de ce qui se passe aux suites de la guerre victorieuse d'Abraham contre les quatre rois de Mésopotamie. Abraham répond au roi de Sodome: Vayomer Avraham el-Melekh Sedom, Avraham répondit au roi de Sodome.
Harimoti yadi el Hachem El Elyon, « Je lève la main vers Hachem, qui est le Dieu suprême, Konè chamaïm vaarets, auteur du ciel et de la terre. » C'est-à-dire qu'il prête serment: Im mi-ḥout ve-ad serokh na'al, un fil ou même un lacet de chaussures, je ne prendrai rien de toi. Lo tomar ani he'ashartí et Avraham, pour que tu ne dises pas: « J'ai enrichi Avraham. » Bilʿadai ses ha-n'arim … Raq asher akhlou ha-n'arim, ce qu'ont mangé les soldats.
Ve-halkam anashim asher ito, ainsi que la part des hommes qui m'ont accompagné: Aner, Eshkol ou Mamré, qu'ils prennent leur part.
C'est-à-dire qu'il y avait une possibilité pour Abraham de fonder un État et de régner sur toute la région, y compris sur les habitants de Sodome. Abraham aurait pu utiliser la politique pour diffuser le monothéisme. Abraham a refusé. On peut se demander pourquoi.
Il est probable qu'Abraham a pensé que le politique n'était pas encore sanctifiable par lui, et surtout pas avec des gens comme les habitants de Sodome. Les rabbins du Talmud disent qu'Abraham a fait une erreur. C'est très surprenant, parce que les accompagnateurs d'Abraham venus de Mésopotamie avaient été abandonnés à Shrem sur intervention de Dieu, et les accompagnateurs venus d'Égypte lui ont causé des problèmes avec Lot. On peut donc penser…
… qu'il vaut mieux ne prendre personne. Or justement, les rabbins disent que le reproche fait à Abraham est de ne pas avoir pris sous ses ailes, sous sa coupe, les habitants de Sodome. Il est probable donc que les goyim d'Erets Israël étaient peut-être plus dignes de s'associer à Abraham que les autres. On peut peut-être comprendre, sur cet arrière-plan, le pathétique du plaidoyer d'Abraham en faveur des habitants de Sodome lorsque Dieu va décider leur destruction.
Peut-être que si les Sodomites étaient restés chez Abraham, ils auraient évolué en bien. Abraham se sent donc quelque peu coupable de les avoir abandonnés. Il pense que c'est un peu de sa faute si les Sodomites ont été entraînés vers la décadence, et donc vers leur destruction prochaine.
Enfin, cela, c'est une anticipation sur ce qui se passe. Ahar ha-devarim ha-éleh, « Après ces choses-là », dit le texte au chapitre 15, verset 1. Après ces histoires-là, après ces choses-là. Quelles choses ? Après la victoire d'Abraham. Récapitulons un petit moment. Abraham a eu une victoire gigantesque contre quatre rois puissants, qui avaient déjà écrasé cinq rois. On peut dire que la guerre était effrayante, et Abraham a gagné.
Une fois qu'il a gagné, Dieu s'adresse à Abraham, Devar Hachem, et Abraham les morts. Il s'adresse à lui dans une vision pour lui dire: Al tira Avraham, ne crains rien, Abraham. C'est extrêmement surprenant. C'est ce qu'on appelle, c'est l'expression, venir au secours de la victoire. C'est comme si Abraham avait besoin d'être rassuré après avoir gagné. C'est au moment où Abraham part en guerre que Dieu aurait dû lui dire « n'aie pas peur ». On est donc bien obligé de se dire qu'Abraham a peur parce qu'il a gagné, parce qu'il a eu la victoire.
Quel genre de peur peut habiter Abraham ? D'après une opinion du midrash, il avait peur que les ennemis ne reviennent. Dieu lui dit alors: « Non, tu as gagné, ils ne reviendront pas. » D'autres disent que c'était une sorte de peur de type religieux: il est inquiet pour ses mérites, pour le monde à venir. Peut-être que, pour gagner cette victoire, il a dû dépenser, si on peut dire, ses mérites.
Mais il y a une troisième opinion, qui me semble mériter d'être analysée, d'après moi: Abraham a eu une peur morale. Il s'en voulait d'avoir gagné. Parce qu'en gagnant, on peut dire qu'Abraham a perdu son influence universelle. Il est devenu le méchant Israélite qui gagne partout. Or il est beaucoup plus puissant sur le plan moral d'être celui qui est complètement démuni et qui n'a que sa parole comme arme. Le fait d'avoir gagné place donc Abraham dans une situation problématique, parce que la parole qu'il transmettait jusqu'à présent ne sera peut-être plus écoutée.
Les Hakhamim traduisent cela de cette manière: Abraham s'en voulait d'avoir tué, parmi les soldats ennemis, des justes, des tsadiqim. Il se disait: c'est vrai, j'avais raison de faire la guerre, mais quand même, j'ai peut-être tué des innocents. Or la question d'Abraham est quand même problématique, parce que, lorsqu'on fait la guerre, c'est une entité collective qui fait la guerre à une autre entité collective. Dans ce cadre, l'individu n'est pas considéré. C'est une nation contre une nation.
Si Abraham est préoccupé des individus qu'il a tués, cela veut dire qu'il considère que le conflit n'était pas entre deux nations. Or les rois contre lesquels Abraham a fait la guerre étaient véritablement des nations. Abraham se considère donc lui-même comme un particulier. C'est comme un homme qui aurait été agressé dans une bagarre de rue. Quand on se bat dans la rue, il faut faire attention: qui frappe-t-on ? Il ne faut pas frapper n'importe qui. Il faut frapper seulement ceux qui nous mettent en danger.
Si Abraham considérait qu'il était un personnage politique, il n'aurait pas eu de problème à faire la guerre, même à des civils innocents, enfin, des victimes. Il faut bien comprendre que celui contre lequel on fait la guerre n'est pas coupable d'être méchant, il est simplement l'ennemi. L'ennemi est neutralisé parce qu'il faut bien se défendre. Le souci moral d'Abraham s'explique donc parce qu'Abraham a du mal à s'identifier, qu'il a du mal à avaler qu'il va fonder une nation, une entité politique.
Dieu lui dit: tu n'as rien à craindre, parce que mes projets sont restés entiers. Ta récompense est très grande. On peut dire qu'il y a presque une dérision: ton projet à toi, Abraham, est tombé à l'eau, mais mon projet à moi, créateur du monde, est encore entier.
Réponse d'Abraham, Vayomer Avraham, au verset 2: Adonaï Elohim, mah titen li, Seigneur Dieu, que peux-tu me donner ? Ve-ani holekh ariri, puisque je vais mourir sans enfant. Ve-ben meshek beiti hou Dammesek Eliezer, et l'intendant de ma maison est Eliézer de Damas. Que veut dire cette histoire ? Abraham laisse entendre que, de toute façon, le projet de Dieu ne peut pas réussir, puisqu'il n'a pas d'enfant, donc il ne peut pas fonder deux nations.
Pourquoi parler de l'intendant de sa maison ? Il y a ici un sous-entendu qu'Abraham ne dit pas ouvertement: l'intendant va hériter de lui. S'il va hériter de lui, c'est que l'enseignement d'Abraham va être transmis dans l'histoire par ses élèves, par ses adeptes, et non par ses enfants.
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